Société – Ce que révèle le calvaire d’Ali

Points de vue Ali ce qui révèle le calvaire d'Ali
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Le nouveau format journalistique Points de vue créé par le Collectif Artistique LAJ pour l’enfance revient sur l’agression subie par Ali, un retraité de Noisy-le-Sec, qui a suscité l’indignation de nombreux français.

par Live A. Jéjé

La plus grande dignité se manifeste dans l’aptitude – que la plupart d’entre nous n’aurons jamais – d’une victime à accepter la sentence prononcée contre ses bourreaux, sans chercher, en se substituant à la justice des hommes, une vengeance moralement dégradante.

Desproges prétendait qu’il était plus économique de lire Minute que Camus. « Pour le prix d’un journal, on a à la fois la nausée et les mains sales ». Il serait encore de ce monde aujourd’hui qu’il corrigerait sans doute l’aphorisme, les réseaux sociaux, pour ce qu’il est susceptible à ses utilisateurs de trouver, et gratuitement, battant le quotidien d’extrême-droite. Une sensation de malaise, à gerber, est apparue dans le for intérieur de milliers d’internautes à la lecture d’une vidéo de quelques secondes seulement, mais il n’en fallut pas moins pour que sa teneur les motive à user de leur droit de saisine de la plateforme gouvernementale PHAROS, avant que les médias s’emparent du fait divers.

Ali n’avait sûrement pas imaginé qu’en sortant de chez lui dimanche dernier, au petit matin, avant l’aurore, il serait l’objet, vingt-quatre heures plus tard, d’une vague de soutien dépassant de loin sa popularité à Noisy-le-Sec, ville qu’il n’a jamais quittée, due à la gentillesse et les nombreux services qu’il rend à ceux qui le connaissent.

Un jeune conducteur l’interpelle par son prénom et lui demande une clope. Le sexagénaire consent, mais arrivé à la hauteur du véhicule, occupé par 2 ou 3 autres jeunes hommes, l’un deux son portable à la main, en train de filmer la scène, le conducteur l’agrippe fermement, et le prévient que « maintenant, il [tu] va courir », tout en appuyant sur la pédale d’accélération. Obligé d’obtempérer pour ne pas perdre l’équilibre, il demande à plusieurs reprises à ce qu’on le lâche. Des requêtes qui se concluent par des fins de non-recevoir. Ainsi tracté sur 100 mètres, sous le fou rire qui secoue les passagers, son agresseur desserre finalement sa prise, et Ali, comme le montrent les images, chute violemment.

Non-contents d’avoir accompli leur forfait, d’avoir « tracé », comme ils le diraient, sans se demander un seul instant si le retraité s’était blessé, ou pire, cette petite bande, le revendique fièrement en publiant la vidéo sur divers canaux de diffusions, avec pour toute légende une série de smileys « mort de rire », tel qu’ils l’avaient fait plus tôt dans la nuit sur un autre passant, non identifié, et paraît-il, une femme de 24 ans, ce qui en dit long sur leur courage…Le tollé général provoqué par la diffusion permet aux forces de l’ordre d’arrêter le jour même le chauffeur du véhicule. Le lendemain, l’apprenti cadreur se rend de lui-même au commissariat.

Ali est venu expliquer ce qu’il a subi sur le plateau de Touche pas à mon poste mardi soir. Le visage parcouru d’éraflures et contusions, il a commencé à lister les nombreuses séquelles physiques qui se sont pour l’heure déclarées suite à sa chute.

J’ai une fracture du pied, de la tête de l’humérus, j’ai les genoux bien éraflés et au niveau du visage, j’ai été recousu à l’arcade puis j’ai des plusieurs plaies un peu partout sur le corps

L’homme de 67 ans, accompagné de son neveu Hocine ont livré un témoignage poignant, de par la dignité du discours qu’ils ont souhaité tenir, condamnant les menaces de mort dont sont la cible les familles des deux bourreaux placés en garde à vue (qui, selon Cyril Hanouna, qui les a eu au téléphone, se seraient formellement désolidarisés du comportement criminel de leurs proches ; puisque ce qu’ils ont fait dépassé le stade délictueux ; et auraient fait part de leur volonté de les voir être condamnés), assurant qu’Ali aspire seulement à reprendre sa vie, aller de l’avant. S’il affirme avoir refusé une proposition monétaire qui lui aurait été faite par un ami de l’un des agresseurs en échange du retrait de sa plainte, l’ensemble de l’interview n’a, à aucun moment, laissé entrevoir une haine – qui aurait été pourtant plus que compréhensible – envers ces derniers, préférant à présent les « ignorer », ajoutant simplement qu’il veut qu’ils soient condamnés pour réfléchir à la gravité de leurs actes, ou hospitalisés, s’ils sont malades, afin qu’ils se retrouvent « soignés ». Une réaction pour le moins rare au regard de la colère (elle aussi compréhensible) de nombreuses victimes lorsqu’un prévenu présente des problèmes d’ordre psychiatriques poussant les magistrats à préférer l’internement à l’incarcération. Une incarcération qui sera toute vraisemblance prononcés, poursuivis pour actes de violence volontaires, violences sur personne vulnérable, auquel pourrait s’ajouter le chef d’accusation de torture et actes de barbarie.

Dans un climat de campagne électorale tendue, dont l’un des grands axes concernera à coup sûr la notion d’insécurité, Ali et Hocine ont émis le souhait que l’agression ne soit pas instrumentalisée à des fins électorales (ce qui avait été déjà fait dès la publication des vidéos sur le net).

Il y a pile vingt ans, au cœur d’une précédente campagne présidentielle elle aussi axée, sur une insécurité alors galopante, c’est un autre fait divers, l’affaire Paul Voise, du nom d’un autre retraité habitant Orléans, victime d’une agression d’une violence peu commune, qui avait bouleversé les français. Récupéré, notamment par l’extrême-droite (bien qu’il soit impossible d’affirmer de façon honnête que la qualification au 2nd tour de Jean-Marie Le Pen ait été directement liée avec cet épisode dramatique ayant eu lieu trois jours avant la tenue du 1er tour du scrutin) ainsi que l’ensemble des grands médias jusqu’à la surenchère, le directeur de l’information de TF1 de l’époque lui-même, Robert Namias, avait reconnu quelques années plus tard, que la chaîne avait commis une « faute » en ce qui avait trait à sa couverture.

En refusant que soit effectuée une jonction entre la caricature du banlieusard délinquant et son agression, Ali, et Hocine, ont fait preuve d’un bon sens qui n’augure néanmoins rien de réjouissant. Car les faits en question dépassent largement, et la quasi-unanimité des condamnations exprimées, y compris par de nombreuses personnes habitant dans des quartiers parmi les plus criminogènes le montre, l’ensemble des schémas dont se servent les intellectuels comme les politiques pour pointer du doigt ou tenter de comprendre, parfois jusqu’à verser avec complaisance dans une défense de leurs actes, pour dégager des causes et proposer des solutions d’endiguer cette criminalité. Considérer « amusant », dans le confort d’une voiture, de saisir un badaud et de l’entraîner sur une centaine de mètres, ne peut s’expliquer ni par des facteurs environnementaux (cadre de vie, inégalité des chances, difficultés d’insertion) ou sociaux (chômage, précarité). Il s’agit d’un acte abominable, gratuit, stupide, plus stupide encore et édifiant à la relecture des faits : le conducteur a interpellé sa victime par son prénom. Il le connaissait donc, et malgré cela, ne semble pas une seule seconde avoir pensé à l’hypothèse, plus que probable, qu’Ali était capable par la suite de l’identifier sans problèmes. Il serait aisé de questionner comment peut naître un sentiment d’impunité tel pour qu’un voyou de la sorte (connu des services de police) ait la bêtise de prendre autant de risques d’être jeté au trou.

Là où certains ont vu l’opportunité de défouler leur haine des maghrébins (correspond au faciès du chauffeur), il faut se garder de la moindre considération déterministe. Des témoignages ont fait état que ce « jeu » est à la mode, aux six arêtes de l’hexagone, par des profils hétéroclites. Se pencher sur les raisons qui peuvent pousser des jeunes, de tous horizons culturels, ethniques ou religieux à commettre de telles ignominies, serait pertinent, mais encore faudrait-il pour cela remettre une fois pour toutes en question le processus de suraméricanisation des jeunes, biberonnés au plus jeune âge à une consommation de masse (téléréalité, gangstarap, blockbusters, pornographie, culte de l’anomie intellectuelle…) faisant étalage d’une violence ayant des répercussions psychologiques avérées, et le plus souvent, seulement dénoncées, à défaut d’y répondre…

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