Les Misérables (Ladj Ly): chef d’oeuvre visuel et réaliste…pour rien (?)

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La critique du film phénomène de Ladj Ly, Les Misérables, sacré à Cannes en mai dernier.

Par Live A. Jéjé

Ladj Ly l’avait promis. Son film ne serait pas une énième fresque rassemblant tous les lieux communs de la banlieue comme les mariages et les obsèques réunissent hypocritement les familles par un sentiment d’obligation relatif à un tacite contrat sanguin. Et chaque réalisateur de matraquer les œuvres de ses confrères en assurant que cette fois, ce sera la bonne, que le réalisme sera au rendez-vous. Pourquoi ? Le cinéaste le dit lui-même à longueur d’interviews : parce que pour une fois, c’est un type de banlieue, qui la connaît et qui y a évolué qui en est aux commandes. Là encore, tous ceux qui s’étaient auparavant attelées à la fastidieuse tâche de tourner un film sur un sujet qui s’apparente aujourd’hui à un véritable sac de nœuds tant il a été tourné et retourné mille fois par les médias, la classe politique, la musique, la presse, la caste intellectuelle, le cinéma plus récemment, le prétendent. C’est une masturbation mutuelle à laquelle s’adonnent ces réalisateurs. Ils éjaculent à se dénigrer, pour savoir qui aurait le plus de légitimité à parler des cités. L’on pourrait leur arguer que James Cameron n’a guère eu besoin d’être rescapé du Titanic pour signer son chef d’œuvre ou que Michel Serrault n’a pas tué des petites filles pour sublimer avec maestria les personnages qu’il campe dans Garde à vue et L’Affaire Dominici.

Mais admettons : après tout, parler d’un sujet que l’on connaît peut renforcer (ou bien affaiblir par un déni plus ou moins conscient de ses aspects les moins glorieux) l’authenticité dont l’on souhaite que l’œuvre s’anime, quoi que l’on puisse remarquer que Ladj Ly et ses homologues ne se soient jamais plaints que des pontes de la sociologie bobo béate, jusqu’à la bave, n’ayant mis les pieds en cité que dans l’optique de pondre une étude mielleuse à souhait viennent expliquer à longueur de bouquins que les banlieusards, plus encore s’ils sont noirs ou arabes, peuvent être, contrairement à ce que l’odieux français d’ascendance le penserait, des gens sympathiques, avant toute chose ou systématiquement victimes d’un système qui les oppresse. Des gens admirables, qu’ils disent, sans comprendre qu’ils ne leur rendent guère hommage mais en parlent avec émotion comme on s’émeut des animaux encagés au zoo.

Ladj Ly a-t-il réussi son pari ? L’on retrouve dans Les Misérables beaucoup de clichés, contrairement à ce qu’il prétend, mais n’est-ce pas obligatoire ? Le cliché n’est-il pas après tout intrinsèquement imbibé d’un héritage de la vérité qu’il prétend dépeindre ? La limite entre cliché et vérité est d’autant plus ténue à déterminer que d’un point de vue à l’autre, une situation ou une assertion sera considérée comme un cliché pour l’un, comme le reflet d’une réalité de l’autre.

Ladj Ly

Comme beaucoup de critiques l’avaient affirmé après l’obtention du Prix du Jury à Cannes en mai dernier, et lors des avant-premières, ce film « coup de poing » ne peut laisser le spectateur indifférent. Le même sentiment d’incertitude, quant à ce qu’il faut penser de ce à quoi l’on vient d’assister semble saisir les spectateurs. Les Misérables est de ces rares productions dont il apparaît plus pertinent de s’en faire un avis après une bonne nuit de sommeil ou un temps de recul nécessaire à l’analyse, car il y a, et plus encore si l’on possède l’œil cinéaste, beaucoup à dire à son sujet. 

Du bien, premièrement. Ladj Ly est un autodidacte. Il s’est fait lui-même, par la voie de la captation, puis du documentaire, avant d’ouvrir la première école française d’audiovisuelle entièrement gratuite et accessible à tous. Un petit génie du 7e art qui sera sans conteste l’un des réalisateurs majeurs de ces prochaines années. S’il cède quelques fois, comme tout petit génie, à des facilités scénaristiques, il faut lui reconnaître une parfaite maîtrise du cadre et du montage. Chaque plan est travaillé, placé au moment propice et mis au service du fond, lui-même servi par un casting talentueux, chose assez rare lorsque l’on tourne avec des enfants ou des adolescents. Certaines scènes sont tout bonnement magnifiques à voir, et l’étalonnage perfectionne cette ambiance estivale, aussi étouffante que caniculaire.

D’autre part, s’il ne peut s’affranchir des clichés, particulièrement dans la première partie du film – ce qui est une de ses maladresses autant qu’une force, puisqu’à l’image de l’ambiance d’une cité qui peut drastiquement changer en quelques secondes, le spectateur a l’impression de se trouver devant une satire, par ailleurs réussie, durant la première demi-heure avant que la fin perde toute dimension comique – afin de mettre en place son intrigue, il a le mérite d’avoir exposé le territoire dont il traite avec un réalisme étourdissant : la cité est un microcosme, un écosystème où divers intérêts, telles diverses espèces dans une forêt, animales ou végétales, cohabitent et finissent parfois par collaborer pour « le moindre mal ». Baqueux, caïds et frères musulmans se marchent sur les pieds, négocient, tentent de renverser les rapports de force établis, et d’inspirer une crainte suffisante aux jeunes pour en faire ce qu’ils en veulent. Leurs comportements sont dépeints (presque) sans tomber dans la fausse subversion habituelle. L’on retrouve l’expérience du monde documentaire qui avait fait connaître le metteur en scène.

Un fond qui s’essouffle

C’est à partir de là que les choses se gâtent. Ladj Ly, fut-ce volontairement ou non, a insufflé à son film un ton documentariste, comme l’avait fait Maïwenn dans Polisse en 2011. Sans le brio de cette dernière…Les raisons sont simples. Premièrement, dès qu’une scène ne parle plus du quartier, il fait ce qu’il reproche à ceux qu’il accuse de réaliser des films sur la banlieue sans la connaître, ici en dépeignant la réalité d’un commissariat avec méconnaissance (par un passage ridicule fantasmant les rapports entre les policiers et leur supérieure hiérarchique), là où Maïwenn décrivait avec une justesse à toute épreuve les différents milieux dans lesquels évoluaient ses personnages dans Polisse.

Dans un second temps, et c’est bien là son souci principal, Les Misérables, bien que construit sur le schéma classique de la construction d’une histoire (situation initiale, élément perturbateur, péripéties, climax, et quant à la conclusion, il conviendra d’y revenir ci-bas), est finalement vide de sens. Ces 102 minutes ne sont qu’une longue et pesante exposition de comment fonctionne une cité, une introduction efficace de ce qui pourrait être le premier épisode d’une nouvelle série, mais qui perd de son efficience, qui s’essouffle au cinéma. Polisse jouissait d’un véritable fond. Les Misérables en cherche un qui resterait neutre et sa conclusion, en plus d’être un petit effet de manche que le réalisateur s’est offert, pose un véritable problème.

Je n’ai jamais considéré que le cinéma se devait de faire passer un quelconque message, ou serait contraint de se positionner clairement sur les sujets qu’il aborde. Il n’a pas de devoirs particuliers à rendre à la société. Toutefois, deux notions relatives à Ladj Ly et aux propos qu’il peut tenir (et qu’il a parfaitement le droit de tenir) rendent pour le coup cette dite conclusion dangereuse.

S’il n’y a guère de problème à ce qu’un artiste, controversé ou non, se penche sur n’importe quel sujet pour produire une œuvre du moment qu’elle ne fait l’apologie de rien de méprisable (Roman Polanski, quoi que l’on puisse penser de lui et de ses attirances sexuelles a signé des chefs d’œuvre et personne ne le conteste), l’on ne peut discerner un livre, une chanson, un film de la sensibilité de son créateur à l’égard des thématiques que ces livres, chansons ou films abordent, plus encore lorsque ce dernier y intègre cette dimension documentariste qui permet au spectateur ayant quelque chose de commun avec les protagonistes de se retrouver pleinement dans leur peau. A titre d’exemple, un film comme La Cité de Dieu, qui repose aussi sur une réalité, ne dissémine guère de doute à celui qui le regarde et qui serait susceptible de se reconnaître dans certains personnages que ce n’est qu’une fiction, parce que les choix de mise en scène du cinéaste relèvent de processus de réalisation purement fictionnels. Ladj Ly, ne parvient pas à s’arracher suffisamment du monde du documentaire et des codes qui régissent le genre, et par son manque de positionnement entre une conclusion présentant une morale (American History X) ou une immoralité totale (comme dans un Tarantino) ne semble pas se rendre compte que dans la conjoncture actuelle, où il ne suffirait pas de grand chose pour que les cités s’embrasent comme en 2005 (ces fameuses émeutes qui l’ont marqué et dont le souvenir plane comme un fantôme sur l’intrigue), un adolescent qui se retrouverait dans le personnage principal du film, ce jeune qui accumule les délits, pourrait le recevoir comme un justificatif à des comportements intolérables (basés sur un argumentaire « la police a tort et le payera dans le sang »), qu’ils soient en réaction ou non avec un événement particulier, le cas échéant, une bavure.

De plus, les postulats que Ladj Ly développe lui-même au cours de ses différentes prises de parole créent un sentiment de malaise quant à la manière dont doit être interprété le film. S’il parvient à éviter l’écueil de la victimisation permanente des banlieusards, les raisons qu’il invoque pour expliquer comment une telle situation a pu se développer dans des quartiers comme celui présenté dans Les Misérables, qui sont une généralisation de la misère, économique et sociale (aussi bien pour les personnages que dans leurs interactions) et un abandon de la part de l’Etat des banlieues est contestable. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse depuis vingt ans d’injecter des milliards dans le désenclavement des cités et le développement de politiques d’accompagnement vers l’emploi ou la formation. C’est plutôt la manière dont ils ont été utilisés, à des fins inutiles, qui en seraient la cause, mais la responsabilité n’est pas inhérente au seul politique : il nous faut prendre en compte l’irresponsabilité progressive des individus, la carte de l’excuse victimaire qu’ils sortent pour s’amnistier de toute culpabilité, il nous faut mesurer l’échec colossal français en matière l’éducation, aussi bien parentale que nationale et l’impact de l’américanisation de la société, accélérée par le développement des technologies accessibles à tous au moindre coût et un ultralibéralisme qui affaiblit toute autorité pour un sentiment d’individualisme indépendant de la moindre règle.

Du reste, il apparaît que Ladj Ly soit de ces gens qui réclament plus de justice, plus de respect mais qui se permettent, puisque victimes et imprégnés d’américanisme dans l’âme, de dire ce qu’ils souhaitent en tout irrespect, tels que l’indiquent ses récentes insultes sur Eric Zemmour et Zineb El Rhazoui, respectivement qualifiés par le metteur en scène de « fils de pute » et de « connasse ». Une sortie contreproductive qui ne peut qu’amener à faire conclure à tort aux téléspectateurs biberonnés aux portraits crasses faits par les médias de la banlieue que celle-ci est remplie de sauvages.

« Chacun peut dire ce qu’il veut, le fond, c’est pas mon problème. Moi, c’est la forme qui m’intéresse » avait un jour prononcé Zemmour sur France 2 à un artiste venu faire sa promo. Ladj Ly ne le savait pas, mais vu le manque de fond des Misérables, sauvé par la forme extraordinaire qu’il lui a donné, a finalement peut-être plus en commun avec Zemmour qu’il ne le pense.

Les Misérables est à voir pour sa qualité technique et la justesse de ses interprètes, malgré les incertitudes qui demeurent autour de ce qu’il souhaite réellement transmettre. Ce film tendu, solaire, est une expérience particulière, prenante, bien que finalement superficielle. Aznavour avait sans doute tort en croyant que « la misère serait moins pénible au soleil ».

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