L’interview – Elijah Jacob, 16 ans, « trans noir », victime d’une cabale absurde

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L’interview du Supplément Enragé d’Elijah Jacob, adolescent de 16 ans, victime d’une campagne de harcèlement et d’accusations d’antisémitisme pour avoir…choisi de porter deux prénoms bibliques / judaïques. Retour sur une affaire sans queue ni tête.

Analyse et interview réalisées par Live A. Jéjé

Elijah, un ado de 16 ans…

Il y a quelques semaines, Elijah Jacob était encore une jeune personne de 16 ans, connue de sa famille, ses amis, ses professeurs, ses camarades de classe, ses voisins. S’il bénéficiait d’une communauté d’abonnés sur les réseaux sociaux, assez conséquente pour son âge, il n’en demeurait pas moins qu’il eut été aisé d’imaginer que son quotidien ressemblât à celui de la plupart des adolescents : si routinier et à la fois si empreint de ce que les affres de cette période si charnière – pour la transition du statut d’enfant à celui d’adulte qu’elle recèle – et mémorable parviennent à charger d’une émotion, une impulsivité faisant de chaque petit changement ; de l’énième rupture d’un couple en vue du bahut à l’inimitié naissante, venant opposer deux amis soudain devenus rivaux ; un rebondissement digne des teen-séries ou soap-opéras les plus en vogue, que ses assujettis se retrouvent aux prises avec son lot de bonheurs, de désillusions, de volonté de reconnaissance, de celle de se démarquer, des mécanismes complexes du « devenir soi », de peines que la caractéristique peau toujours à fleur donne à éprouver au moyen d’une intensité dramatique qui paraît à celui qui les endure, indépassable. Une vie où l’école jouit d’une place prépondérante, à l’approche du bac, aux échéances régulières auxquelles il est sommé aux élèves de rendre leurs devoirs, où la contradiction veut qu’il leur soit rabâché chaque jour l’importance du projet professionnel qu’ils doivent construire tout en leur donnant la possibilité, et encore, pour certains seulement, de ne rencontrer qu’à une reprise, parfois deux, en coup de vent, une « pro de l’orientation » qui en quinze minutes parviendrait à cerner quelle voie serait la meilleure pour untel ou un autre.

…à qui la haine ne laisse pas mener une vie comme les autres

Une vie de jeune, normale, banale, comme il en existe des milliers d’autres. Mais il n’est, hélas pour lui, guère plausible de concevoir qu’Elijah Jacob puisse, dans notre société (qui reste toutefois l’une des plus ouvertes sur le sujet, c’est dire combien les autres en sont encore à des considérations parmi les plus archaïques), être vu, jugé tel qu’il en va pour la majorité des ados de 16 ans. Elijah est voué aux gémonies et aux regards méprisants et moqueurs chaque jour. Parce qu’il est, pour reprendre les termes exacts avec lesquels il se décrit sur Twitter, un « trans noir », et que s’assumer comme tel demande un courage de tout instant, contre le mépris, le rejet, le manque de respect (et tous les autres qualificatifs qu’il est concevable de relier à ce cas de figure) de tant d’haineux pour qui être simplement homosexuel est déjà une abomination, alors trans, n’en parlons pas…

Mais ce qui a mis Elijah sur le centre de la sphère virtuelle des réseaux, et l’a voué à des gémonies ayant nécessité la création d’un hashtag #JeSuisElijahJacob pour exprimer son soutien au jeune homme devant la cabale qu’il a subi, est encore plus ridicule que le simple fait d’être détesté, discriminé, non pas pour des actes, mais parce que le hasard de la vie a fait que l’on puisse être blanc, noir, maghrébin, hétéro, trans, homo, bi, de telle ou telle origine, atteint d’un cancer ou d’un handicap moteur. Tant d’exemples de situations de fait, desquels les principaux concernés n’y peuvent rien, n’ont rien choisi, et ne devraient donc jamais s’en retrouver vitupéré, et se font toutefois huer, harceler, frapper, tuer…Non, ici, la raison ayant provoqué une campagne de dénigrement à son encontre est relative aux excès d’un raisonnement à la mode ces dernières années, mais qui est déjà contestable, par son inanité, en lui-même : considérer que de choisir deux prénoms bibliques / judaïques, Elijah et Jacob, est un acte d’appropriation culturelle, et par conséquent, d’antisémitisme, alors qu’un choix de ce bon acabit avait toujours été un exemple d’ouverture d’esprit, un hommage, sinon une marque de respect à l’égard de la culture d’autrui.

C’est cette bêtise profonde, et la souffrance de celui qui en a fait les frais qui a poussé l’un de nos journalistes [NDLR : et qui se trouve être celui qui décrit ces liminaires], à contacter Elijah Jacob et lui proposer une interview, ce qui lui a permis au cours de celle-ci de faire la connaissance d’un garçon qui a su tenir bon et répondre de front, c’est assez rare tant ces polémiques sont violentes pour ceux qui en sont victimes, à ses détracteurs.

L’interview d’Elijah Jacob

Live A. Jéjé : Pourriez-vous nous résumer en quelques lignes comment est née cette polémique, beaucoup d’internautes s’étant interrogés dans les commentaires des différents tweets, ne comprenant pas les tenants et aboutissants de l’histoire ?

Elijah Jacob : Cette polémique est née lorsque j’ai choisi comme autre prénom Jacob et que j’ai fait un tweet dans lequel je disais : « moi, [Smiley « Poignée de mains »], m’appeler par tous les prénoms Bibliques ». En-dessous de ce tweet, des personnes malintentionnées ont réagi et m’ont tout de suite reproché d’avoir choisi un prénom juif. Ils m’ont traité d’antisémite à plusieurs reprises.

LAJ : Elijah est donc votre prénom de naissance ? Qu’est-ce qui a motivé chez vous cette volonté d’ajouter le prénom Jacob ?

EJ : Non, Elijah n’est pas mon prénom de naissance. J’ai choisi Jacob comme deuxième prénom parce que je cherchais un prénom dont je puisse être aussi fier que d’Elijah.

LAJ : Comment expliquez-vous que le fait d’avoir choisi deux prénoms bibliques n’ait justement pas été compris comme un hommage mais un acte antisémite ?

EJ : Je suis intimement convaincu que mes harceleurs avaient prémédité leurs agissements et m’attendaient aux starting-blocks. De plus je suis convaincu que comme je suis Noir, il y avait de la négrophobie derrière tout ça. Je l’ai vécu un peu comme un « appelle-toi Mamadou et va te faire foutre ».

LAJ : Ce harcèlement dont vous avez été victime s’est-il limité aux « instigateurs » ou a-t-il été repris par beaucoup d’autres personnes ? Si c’est le cas, quelles formes cette cabale a-t-elle prises ?

EJ : D’autres personnes sont intervenues, dont une femme trans noire qui m’a traité d’antisémite. J’ai trouvé ça très décevant, j’espérais plus de soutien de la part des personnes trans noires.

LAJ : Vous avez parlé de votre déception que d’autres « trans noir(e)s« , pour reprendre vos termes, participent à ces actes de harcèlement à votre encontre. Depuis une dizaine d’années, beaucoup de mouvement de lutte pour l’égalité des droits ont délaissé l’idéologie universaliste pour une doctrine plus « communautaire » (bien que parfois intersectionnelle). Aviez-vous une affinité pour l’une ou l’autre de ces idéologies, et le manque de soutien que vous avez constaté l’a‐t-elle modifié ?

EJ : Je suis plus pour l’idéologie universaliste. Je pense que tout le monde peut défendre des causes. Le manque de soutien par des personnes trans noires l’a justement prouvé, des personnes blanches m’ont bien plus soutenu.

LAJ : Plusieurs internautes ont exprimé leur inquiétude quant à une éventuelle hospitalisation de votre part en unité psychiatrique face à l’ampleur de cette polémique ? Qu’avez-vous à leur dire pour les rassurer ?

EJ : Je suis à présent plus stable mentalement et je vais beaucoup mieux. Je suis plus fort que jamais pour affronter les haters.

LAJ : Qu’avez-vous pensé du thread de défense publié par l’internaute R***, qui faisait partie de ceux qui s’en sont pris à vous ? Personnellement j’ai eu du mal, comme beaucoup de monde, à comprendre ce qu’il disait à propos de deux autres personnes, parmi vos harceleurs, qui auraient été hospitalisées à la suite de cette affaire (dont une par rapport à un problème de « foie« ).

EJ : R*** n’a fait que de raconter des choses qui n’avaient ni queue ni tête dans son thread. Les choses étaient peu claires et il n’a fait que de s’attirer des ennemis.

LAJ : Avez-vous bien reçu des excuses, comme il le prétend ? Les avez-vous acceptées et si non, pensez-vous pouvoir les accepter un jour ?

EJ : J’ai reçu des excuses mais je n’ai pas répondu. Je ne pense pas accepter leurs excuses un jour. Surtout que l’humiliation était publique et les excuses ont été faites en privé.

LAJ : Parmi les critiques que vous recevez, certaines concernent de prétendus « objectifs cachés » dans votre communication en aval de cette polémique. En effet, vous indiquez sur votre profil Twitter vouloir faire un métier qui peut vous amener à devenir célèbre. Des internautes ont relevé un de vos tweets où vous déclarez que votre interview donnée au Mouv serait « la FAME » (NDLR : mot anglais pouvant se traduire par « célébrité », « reconnaissance », « gloire » …) et vous accusent d’instrumentaliser le harcèlement dont vous avez été victime pour vous faire connaître. Qu’avez-vous envie de leur répondre ?

EJ : Je pense qu’il faut visibiliser ce qu’il s’est passé pour que cela ne se reproduise plus.

LAJ : Pour que ce soit clair pour les lecteurs, vous démentez donc vouloir faire du buzz sur cette affaire afin d’accroître votre propre notoriété ?

EJ : Je ne cherche absolument pas à faire de buzz.

LAJ : Parmi les personnes trans qui témoignent des discriminations ou la haine auxquelles elles font face, nombreuses sont celles qui racontent qu’hélas, elles se heurtent au rejet de leur entourage familial, peu importe le milieu social ou culturel d’où elles sont issues. Durant cette période agitée que vous venez d’essuyer, avez-vous pu bénéficier du soutien de votre famille ?

EJ : Non, malheureusement ma famille ne me soutient pas beaucoup. Je n’ai pas pris l’initiative de leur parler de mon harcèlement.

LAJ : J’espère de tout cœur pour vous qu’avec le temps, ils finiront par mieux accepter la situation. J’aimerais, pour finir cette interview, vous poser deux dernières questions. Hier soir, [NDLR : l’interview a été réalisée le 11 mars], dans l’émission Touche pas à mon poste était invitée une enfant transgenre âgée de 8 ans, Lilie, à qui le procureur de la République du Vaucluse a refusé la demande de changement de prénom à l’État Civil. D’après certains journalistes, les raisons qui auraient motivé ce refus se fonderaient sur le fait que l’on ne pourrait pas accorder le même crédit à la demande d’une enfant si jeune qu’à une personne plus âgée, qui aurait pu entamer une véritable réflexion sur ce qu’elle ressent, et ce que cette demande de changement de prénom implique. D’autres ont fait remarquer qu’il est impossible pour une enfant de cet âge d’échapper à l’influence de ses parents, et soupçonnent la mère de Lilie, parce qu’elle reconnaît fréquenter des personnes trans, et qu’elle est en tant que responsable légal la personne qui a démarché l’Etat Civil, « d’influer », voire de « manipuler » son enfant pour des raisons d’idéologie personnelle. Avez-vous un avis, non pas uniquement sur le cas de Lilie en particulier, mais sur le refus qu’un enfant si jeune puisse demander à changer de nom parce qu’il ou elle se considère « enfermé« , pour reprendre un terme souvent employé, dans un corps d’un autre genre ?

Lilie, 8 ans, enfant transgenre témoigne dans Touche pas à mon poste de son combat pour changer de prénom

EJ : Je savais à l’âge de 7 ans que j’étais un homme alors je pense qu’il n’y a pas d’âge requis pour savoir qui on est. La demande de changement de prénom de Lilie aurait dû être accordée.

LAJ : Pour conclure, devant le nombre d’internautes transgenres ou transsexuels qui ont montré leur soutien et reconnu qu’ils subissent eux aussi un harcèlement ou des jugements exclusifs et haineux, vous êtes devenu sans l’avoir demandé, par le courage que vous avez montré en répondant à ceux qui vous ont nuit, une référence, ou pour citer certains d’entre eux, un « modèle« . Quel message voudriez-vous passer à tous ceux qui se trouvent ou pourraient se retrouver victimes un jour de ce que vous avez enduré ?

EJ : Je leur dirais de rester fort.e.s et fier.e.s de leur.s prénom.s. Garder la tête haute et ne pas hésiter à porter plainte si cela part trop loin.

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