L’édito du 29 Octobre: Gildas, Apu…quand le rire se meurt

29 Octobre Apu Gildas Rire
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De quoi peut-on encore rire ?

par Live A. Jéjé

La semaine commence sur des notes sombres. Alors que le Brésil tombe sous le joug des nationalistes (et l’on se demande déjà quelles inventions en matière de censure ils adopteront), que Philippe Gildas, icône de « l’esprit Canal » déjanté des années 90 est décédé hier, c’est avec une certaine surprise que l’on apprend que le personnage d’Apu, l’un des piliers des Simpson, va être supprimé. En cause, la caricature « raciste » qu’il représente. Aujourd’hui, plus que jamais, l’on est en droit de se demander si l’on peut encore, à défaut d’espérer de tout, rire tout simplement.

Deux disparitions en 24h

L’âme de l’Esprit Canal

En 1987, Philippe Gildas animait la première de Nulle Part Ailleurs, qui deviendrait le talk-show culte des années 90 sur la précieuse tranche horaire stratégique qu’est l’accès prime-time (19h-21h) à la télévision. Entouré d’Antoine de Caunes, Jérôme Bonaldi, Les Nuls, Albert Algoud, Laurent Baffie, José Garcia (pour ne citer qu’eux), l’émission, à mi-chemin entre Le Grand Journal et Touche pas à mon poste fit les beaux jours de la chaîne et participa à conceptualiser ce que l’on nomme aujourd’hui le légendaire « Esprit Canal ».

« L’esprit Canal »

L’esprit Canal est devenu un concept à part entière, critiquable pour son côté bourgeois chic, remarquable de fantaisie. La sociologie, quand elle s’intéressera véritablement à la télévision l’étudiera un jour ou l’autre.

29 Octobre Apu Gilas Colonnes 2
1987: Gildas, De Caunes & Chabat lancent Nulle Part Ailleurs

Cette culture du show tel que jamais on ne l’avait alors pratiqué en France a laissé une marque profonde dans la culture populaire.

L’exemple d’Astérix

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2003: Astérix Mission Cléopâtre. Les colonnes rappellent étrangement le 1er décor de l’émission

Rappelez-vous de la mythique scène d’Astérix & Obélix: Mission Cléopâtre (réalisé par Alain Chabat, pilier des Nuls et ayant cumulé 14 millions d’entrées en France, ce qui en faisait à sa sortie, en 2002, le second film français le plus vu de tous les temps) où Jamel Debbouze & Gérard Darmon, interprétant respectivement les architectes Numérobis et Amonbofis (pour lesquels ils recevront chacun une nomination au César du meilleur acteur dans un second rôle en 2003, fait rarissime pour une comédie), s’affrontent sur des immenses colonnes blanches & noires. C’étaient celles de la première saison du décor de Nulle Part Ailleurs, qui dans les quatorze années qui suivraient verraient Chabat, Debbouze, Garcia, Lauby, Farrugia, De Caunes Baer ou encore Les Robins des Bois recevoir une exposition médiatique qui contribua grandement à leur notoriété.

Retour au début des années 2010

Philippe Gildas, après avoir quitté la présentation de l’émission en 1997 (elle survivrait encore quatre années sans lui) était revenu sur la scène médiatique en 2010, lors de la publication de ses mémoires (Comment réussir à la télévision quand on est petit, breton, avec de grandes oreilles ?) et en participant en tant que juré à la première saison d’On n’demande qu’à en rire, présentée par Laurent Ruquier. Lors de sa tournée médiatique, à l’occasion de la promotion de son autobiographie, Gildas avait reçu un bel hommage, avant de céder aux larmes, de la part de Yassine Bellatar, alors présentateur sur France 4 dans On achève bien l’info.

Apu renvoyé chez lui ?

29 Octobre Apu Philippe Gildas Simpson
Apu Nahasapeemapetilon

En 1989, la FOX diffusait le premier épisode des Simpson, la série toute aussi culte créée par Matt Groening, qui dépeint depuis une caricature des Etats-Unis dans tout ce que le pays a de plus ridicule et grandiloquent. L’année suivante apparaissait pour la première fois le personnage d’Apu, l’épicier immigré d’origine hindoue, qui finirait par se marier et avoir 8 enfants. En cause, les suites d’une polémique initiée suite au documentaire « Le problème avec Apu » du comédien américain d’origine indienne Hari Kondabolu, dénonçant le racisme sous-jacent qui empreint le personnage et stigmatiserait les américains d’origine hindoue.

Kondabolu évoque les railleries dont il a été la victime lorsqu’il était enfant à cause de la caricature faite d’Apu dans Les Simpson.

Les autres enfants imitaient l’accent d’Apu et sortaient ses phrases types comme « Bonjour monsieur Simpson ». Bien sûr qu’il est drôle, mais ça ne veut pas dire que c’est une représentation exacte, ou juste, ou justifiée.

La « banalisation » du racisme

Selon Kondabolu, le personnage montre « le côté insidieux du racisme, parce qu’on ne le remarque pas même quand il est juste devant nous. Il devient tellement normal qu’on n’y pense même pas« . Et Hank Azaria, le doubleur américain d’Apu n’avait guère arrangé les choses lorsqu’il avait déclaré qu’il se forçait à caricaturer l’accent du personnage pour le connoter à son origine ethnique.

Mais le pire pour Kondabolu résidait apparemment dans le fait que ce soit justement Hank Azaria qui double le personnage d’Apu.

Un homme blanc a créé un stéréotype de voix d’Indien, un groupe de scénaristes blancs ont rigolé, et voilà comment est né le grand tourment de mon enfance et une insulte vivante à mes parents.

Après les rires

Gildas, la mort d’une époque

Philippe Gildas est mort hier, des suites d’un cancer, à l’âge de 82 ans. Avec lui semble s’être refermée définitivement une parenthèse de l’humour contemporain. Qu’il était déjà loin le temps où cet esprit à la fois populaire et snobinard (dont les bobos raffolent), tantôt bête et méchant, raciste, loufoque, tantôt fin, pointu, à l’incision percutante, dénonciatrice des travers et de l’hypocrisie de notre système.

L’on dit dit souvent qu’il y avait une plus grande liberté d’expression, notamment chez les artistes, dans le temps. « Gainsbourg, Coluche, Desproges, Le Luron seraient censurés de partout » a-t-on tous entendu au moins une fois. A l’image des récentes polémiques concernant l’humoriste Tex, licencié de France Télévisions suite à une plaisanterie sexiste et éculée, la blague de Laurent Baffie dans « Les Terriens du samedi » tentant de soulever la jupe de son amie Nolwenn Leroy (qui prendra sa défense, précisant que c’était bien de l’humour), des nombreux scandales ayant époussetés la bande d’Hanouna sur C8, l’on est en droit de s’interroger sur l’évolution de la liberté d’expression, et sujet central et controversé (Charlie Hebdo ne nous dira pas le contraire…) de rire de tout ?

Peut-on parler librement ?

Le monde est fou. Personne n’est plus à l’abri des accusations de racisme, de sexisme, de xénophobie  pour avoir prononcé ou écrit une parole qui aurait le malheur de ne pas plaire à la bienpensance généralisée qui semble régner sur le climat actuel, où la délation, notamment via les réseaux sociaux, est remise au goût du jour. Ce fut l’un des questionnements sur lequel se sont penchés ce matin sur CNEWS les polémistes de « L’heure des pros« .

Qu’en est-il de la caricature d’Apu ?

Outre-manche, c’est au terme de plusieurs mois de polémiques que la série aurait décidé de supprimer le personnage d’Apu, malgré une excuse jugée « maladroite » par les médias, la saison dernière, lors d’un épisode où Marge & Lisa tentaient de réécrire une histoire pour enfants bourrés de clichés racistes. Lisa avait ébauché une morale:

C’est dur à dire. Quelque chose qui a commencé il y a plusieurs dizaines d’années et était applaudi et inoffensif est devenu politiquement incorrect. Que peut-on y faire ?

Et s’en suivait un gros plan sur une photo avec Apu. Cela n’avait fait que renforcer la polémique. Bien que l’information n’ait pas encore été concernée, il semble bien que les scénaristes aient décidé de faire disparaître le personnage.

Une censure justifiée ?

Toutefois, est-ce que cette caricature méritait autant de véhémence ? L’expérience personnelle de Kondabolu (et l’on sait à quel point les enfants peuvent être méchants entre eux) méritait-elle de voir disparaître, au nom du « progrès« , de la « bienséance« , de la soumission à cette époque fadasse, où les caprices d’un ou d’un groupe d’individus prime sur le collectif, où les « traumatismes » qu’a pu subir un humoriste (il apparaît d’ailleurs révélateur que ce soit à présent des humoristes qui s’en prennent, censurent l’humour), un personnage traité caricaturalement, de la même caricature que le sont tous les personnages de la série (le vieux sénile, le proviseur materné et soumis, le barman dépressif et méchant, le clown drogué, le fervent catholique empêtré dans les contradictions de sa foi…) ?

Qui plus est, n’y avait-il pas, parmi les caricatures que l’on peut trouver au sein des créations artistiques, des exemples plus scandaleux de celui d’Apu, présenté comme un personnage courageux, sympathique, honnête ? Ce que semble le plus reprocher Kondabolu aux scénaristes de la série, c’est avant tout son accent. Hors, qu’y a-t-il de raciste dans cette façon de parler ? N’est-elle pas logique pour quelqu’un qui a émigré d’Inde et qui vient de s’installer (puisqu’il faut le rappeler, les Simpson ont beau duré depuis 30 ans, il n’y a pas de trame chronologique, Lisa a toujours 8 ans et Maggie est encore en bébé en 2018) de garder l’accent du pays où il a grandi ?

Défendre la liberté de rire, encore et toujours

Si Kondabolu s’inscrit dans cette frange de jeunes personnalités médiatiques, intellectuels, chroniqueurs, artistes, tous très à la mode, tous si hypes, tous se revendiquant proche des « minorités visibles » mais qui n’ont plus la vie de ces derniers et parlent en leurs noms là où rien ne leur a été demandé, et qui s’arrogent le droit de dire ce qui est acceptable, intolérable. Ce sont ces premiers défenseurs des libertés, de l’émancipation des communautés qui compromettent aujourd’hui des libertés fondamentales, comme celles de rire de tout, que cela plaise ou non à tout le monde.

C’est en tout cas ce que nous nous forçons, au Supplément Enragé, de défendre, et ce, en défendant également le droit à la liberté d’expression (si tant est qu’elle s’insère dans le cadre légal) de ceux de qui nous ne partageons pas les idées.

Live A. Jéjé

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