L’édito du 29/04: Antiracisme décolonial et démocratie: la rupture ?

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par Live A. Jéjé

Ces dernières semaines ont vu de nombreuses offensives d’associations communautaires décoloniales, menées de front par des militants se rapprochant de, ou revendiquant une filiation avec, l’antiracisme politique indigéniste, dont l’influence n’a cessé de croître ces dernières années, notamment auprès du jeune public. Les nombreuses polémiques qui s’en sont suivies nous amène tous, médias comme citoyens, à poser enfin sur la table une question trop souvent éludée, par souci de bienséance : la mouvance indigéniste et antiraciste décoloniale est-elle, comme certains l’affirment, une ennemie de la démocratie ?

La création d’une idéologie

Fin 2005. Les banlieues françaises s’enflamment, l’état d’urgence est décrété et le futur président Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, interpellé par une habitante d’un quartier sensible, promet, dans une sortie qui restera tristement célèbre par l’utilisation du mot « karcher » qu’il fera régner l’ordre au sein de ce que certains commençaient déjà nommer les « territoires perdus de la République ».

Cette crise banlieusarde entraîne la création de ce qui sera dans un premier temps un mouvement associatif avant de muter en un véritable parti politique, le Parti des Indigènes de la République (PIR), représenté au cours de ses bientôt quinze années d’existes par diverses intellectuelles, telles que la pamphlétaire Houria Bouteldja, auteure en 2016 du très controversé « Les blancs, les juifs et nous », livre qualifié par Libération (c’est dire…) de « brûlot déterministe », ou durant un temps par la désormais députée de la France Insoumise Danièle Obono ou encore la journaliste et polémiste Rokhaya Diallo, et basé sur un sentiment de non-représentation et d’absence de prise en compte des revendications et demandes des jeunes issus de l’immigration. Le PIR se propose de restructurer totalement la pensée antiraciste, mais également les notions de races, de communautés, de genre, de sexe pour permettre aux personnes d’origine africaines de parvenir à se définir dans une France qui les amnésierait de leurs multiples marqueurs d’identité.

Une philosophie décoloniale

Dès lors, le mouvement, qui théorise une novlangue proche de celle employée au sein de la sociologie américaine (les Cultural ou Gender Studies) avec des termes comme « racisé(es) », « souchiens » (pour désigner de façon générale les français d’origine ou plus généralement les blancs), « afrodescendant(es) », va gagner en popularité, principalement d’abord grâce au milieu universitaire, qui demeurera son interlocuteur privilégié, et pour cause, nombre d’étudiants afrodescendants, ne s’étant jamais sentis intégrés (souvent à juste titre) ni considérés au sein de la société française, vont trouver dans ce mouvement qui ne souffre pas d’appeler un chat un chat, une lueur d’espoir de se faire entendre.

Le combat du PIR se basait originellement sur la volonté de proposer une alternative à l’antiracisme tel qu’il était représenté, par SOS Racisme notamment, depuis les années 1980, à savoir, selon eux, un antiracisme moral qui ne se serait jamais donné la peine de combattre le mal à sa source, c’est-à-dire l’Etat français et ses institutions. D’où l’apparition d’autres termes encore comme « racisme d’état » ou « racisme systémique », mais également d’une redéfinition de la notion même de racisme, qui n’aurait d’existence que s’il comportait une visée politique structurelle, réduisant à néant toute possibilité de parler de racisme antiblancs, sans pour autant nier les discriminations dont peuvent être victimes ces derniers (Houria Bouteldja accepte le terme de « racisme édenté », à comprendre par-là, un racisme qui ne peut avoir d’autres formes que des insultes ou des agressions, Rokhaya Diallo, elle, refuse tout simplement de reconnaître que ces discriminations puissent être associées au mot « racisme », bien qu’elle affirme mépriser les auteurs de telles discriminations).   

Les ramifications des mouvements indigénistes

Le PIR va toutefois perdre rapidement de son influence au profit de la création d’une multitude de mouvements, comme des sous-catégories de l’organisation originelle, qui affirmeront leur indépendance vis-à-vis de leur matrice, que ce soit par le biais de collectifs étudiants (souvent soutenus par les réseaux d’extrême-gauche peuplant bien des campus), d’associations communautaires et antiracistes décoloniales ou encore de simples pages Facebook très populaires, appelant à la mobilisation et à l’action, principalement des noirs, mais également parfois des sémites. Parmi leurs revendications, souvent diverses et parfois contradictoires, voire rivales, l’on peut dresser une liste (non-exhaustive) des principales bases (NDLR : tous les exemples utilisés ci-dessous ne concernent pas toutes ces organisations, mais constituent les aspects les plus traités au sein de l’ensemble de ces organisations)

  • L’insistance du devoir de mémoire concernant l’esclavage et la colonisation, qui serait encore trop peu étudié au sein des écoles de la République, et trop peu commémoré par cette dernière.
  • La réparation financière des dommages causés aux africains par la France durant l’esclavage et la colonisation
  • La dénonciation des délits et crimes supposés racistes (parfois sans preuves réelles, à d’autres occurrences à raison) et la volonté de renforcer les peines encourues pour ces infractions par leurs auteurs
  • L’intersectionnalité des curseurs d’identité (sexe, orientation, sexuelle, origine, religion…) dans l’appréhension des interactions sociales.
  • A ce titre, l’émerge de la notion d’afroféminisme, qui se justifierait du fait du traitement par la France aux femmes « afrodescendantes » et par le féminisme classique, blanc et bourgeois, qui constitueraient des atteintes à la liberté de certaines femmes d’origines africaines de vivre leur féminité comme elles l’entendent (notamment au sujet du port du voile ou, dans une moindre mesure, de la prostitution)
  • La non-reconnaissance de l’existence du racisme antiblanc (ou pour ceux qui en acceptent la possibilité, une hiérarchisation des formes de racismes et donc une priorisation desquelles il conviendrait de traiter) du fait qu’un racisme qui, comme le racisme antiblanc en France, ne saurait prendre qu’une forme morale et non pas structurelle et politique ne peut être véritablement considérée comme du racisme (quid des agressions, menaces de morts ou insultes subies par des personnes blanches parce qu’elles le sont ?)
  • La promotion et l’encouragement d’une émergence de la solidarité communautaire.

Comme on peut donc le voir, certaines revendications apparaissent parfaitement équilibrées et ne mettraient absolument pas en péril la démocratie. Il faut également prendre en compte que cette liste résumée peut connaître selon les mouvements, des nuances et des déclinaisons propres à la sensibilité idéologique et politique de leurs dirigeants.

Pendant que ces organisations voyaient le jour et pullulaient sur la toile et dans les universités, les critiques vont se focaliser des années durant sur le PIR et plus particulièrement les propos clivants de Mme Bouteldja, sur le communautarisme dont le parti s’est vite fait accuser, et sur les intentions véritables qui se cacheraient derrière certains des propositions ou des sorties du PIR.

Aujourd’hui, ce sont des dizaines et des dizaines de petites organisations, certaines très virulentes, haineuses, d’autres obsédées par les notions de « races », de « genres », d’écriture inclusive ou d’intolérance envers les personnes « non racisées », pour ne pas tout simplement les blancs.

De l’antiracisme au fascisme ?

Cette kyrielle de mouvements s’est démultipliée dans le silence quasi-total des médias, et suscitent maintes controverses. Se sont succédées en quelques années les « Paroles Non-Blanches » de l’université Paris VIII de St-Denis, qui consistaient en l’organisation de conférences / réunions de discussions entre personnes noires auxquels les blancs pouvaient assister sans avoir pour autant le droit d’y prendre la parole, les camps estivaux décoloniaux proposant des ateliers féministes dont certains interdits aux femmes non-voilées, ou encore les nombreuses dénonciations de pages Facebook pointées par la haine qui y règne (entre propos racistes, antiblancs, antisémites, parfois homophobes et idéologie fasciste tel que le montre l’exemple de la page « Les Décolonisés »).

D’autres mouvements, plus discrets (afroféministes souvent) ne cachent pas non plus leur refus du dialogue avec des individus, que ce soit des femmes mais plus encore quand il s’agit d’hommes, non noir(s), et pas uniquement lors de leurs réunions tenues à huis clos. C’est le cas du collectif Mwasi, qui l’assume parfaitement sur la Foire aux Questions de son site officiel (mais qui ne refuse tout de même pas que des personnes blanches leur envoie des dons financiers s’ils le veulent…).

collectif mwasi antiracisme décolonial
FAQ du Collectif Mwasi

Le débat n’est hélas guère possible avec ses membres, puisque leur idéologie se base sur des citations de Rokhaya Diallo ou encore Maboula Soumahoro, qui ne manquent pas de justesse sous certains aspects mais font pour ce collectif office d’argument d’autorité, comme si ces deux dernières détenaient la vérité absolue et scientifique qu’on ne saurait remettre en cause ou encore les méthodes jadis utilisés lors du combat des afro-américains contre la ségrégation (et qui n’ont donc rien à voir avec le contexte français hexagonal où vivent les noires inscrites dans ce collectif, n’ayant donc connu ni l’esclavage ni la colonisation, ni aucune discrimination qui égalerait l’horreur de la ségrégation [NDRL : cela ne veut pas dire que ces femmes n’ont pas vécu de discriminations pour autant] et qui justifierait donc les méthodes exceptionnelles qu’ont pu adopter certaines figures historiques américaines dont ce collectif se revendique comme Martin Luther King ou Angela Davis). Le Collectif Mwasi est-il antidémocratique pour autant ? La question reste posée.

Le cas de la Ligue de Défense Noire-Africaine

C’est cependant un mouvement, plutôt modéré, antiraciste, combattant particulièrement la négrophobie et ce qu’ils nomment l’ethnohiérarchisme, nommée Ligue de Défense Noire-Africaine, qui émerge et fait de plus en plus parler de lui, par l’investissement conséquent de son créateur de ses militants les plus actifs. Cette organisation se démarque déjà de la majorité de mouvements décoloniaux par le refus d’employer certains termes évoqués ci-haut et théorisés par le PIR. C’est cette ligue qui est aux origines de l’annulation d’une pièce de théâtre d’Eschyle à la Sorbonne il y a quelques semaines pour cause de Blackface ou de la demande, désormais disponible sous forme de pétition sur Internet, de retrait de la fresque pop de l’artiste italien Hervé Di Rosa des couloirs de l’Assemblée Nationale, commandée par le Parlement en 1991 pour commémorer la 1ère abolition de l’esclavage de 1794, mais qui apparaît aux yeux de bien des noirs empreintes de clichés caricaturant physiquement et déshumanisant l’homme noir pour une œuvre qui se rapproche au final plus de la satire qu’autre chose (et même si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, l’on aurait pu penser qu’une œuvre plus « classique », plus « belle », aurait mieux servi à la commémoration de la 1ère abolition de l’esclavage en France).  

La fresque de l’Assemblée Nationale qui suscite la controverse

Des médias qui lèvent le tabou de la question de l’antiracisme décolonial

Ces deux événements récents, ajoutés à la manifestation à l’encontre d’Alain Finkielkraut devant les murs de Sciences-Po, où il était invité à donner une conférence, ont poussé les médias à s’interroger enfin sur la question de la compatibilité de l’indigénisme politique, jusque-là laissée à des polémistes sur un mode de discussion « pour / contre » ne pouvant offrir que des affrontements télévisés mémorables mais stériles, car n’entretenant que la société du buzz, la recherche du clash à tout prix (Diallo vs Zemmour en 2010 chez Ardisson ou Bouteldja vs Guénolé dans Ce soir ou jamais en 2016). Et c’est encore une fois chez Pascal Praud, sur CNEWS, qui décidément se démarque de bien de ses confrères animateurs ou journalistes pour parler de ce dont on ne parle dans aucune des autres grandes rédactions, que le sujet fut abordé, dans sa matinale, « L’Heure des Pros », en présence notamment d’Elizabeth Lévy (qui dénonce depuis de nombreuses années, au sujet de l’antiracisme décolonial ce qu’elle interprète relever pour beaucoup d’organisations issues de cette mouvance ; et il est difficile au regard du discours d’une bonne partie de ces mouvements, de la contredire ; d’une idéologie faussement démocratique et en pleine dérive victimaire), Gérard Leclerc ou encore Jacques Séguéla.

https://www.youtube.com/watch?v=9gNU0C0NXPU
L’Heure des Pros du 29 Avril 2019

Mais force est de constater que les éditorialistes n’ont pas encore correctement saisi les divergences d’opinion conséquentes qui existent entre les diverses organisations communautaires ou post-coloniales. Si certaines relèvent de véritables aspirations fascistes, toutes les organisations de ce type, il faut le répéter, ne sont pas antidémocratiques, et il serait trop aisé de jeter le bébé antiraciste décolonial avec l’eau croupie du bain communautaire. C’est ainsi qu’ils ont commis l’erreur, par manque, selon toute vraisemblance de renseignements précis sur les auteurs des mobilisations contre la pièce annulée à la Sorbonne pour cause de Blackface, que sont les militants de la LDNA (Ligue de Défense Noire-Africaine), de mettre dans le sac cette dernière avec d’autres organisations fascistes et racistes, incompatibles avec la république et la démocratie.

ligue de défense norie africaine antiracisme décolonial

Le cas de la LDNA est à prendre avec nuance et recul afin de ne pas tomber dans la caricature ou la diffamation. Ayant personnellement échangé avec cette association, je peux affirmer que ses administrateurs et militants les plus importants ne sont ni racistes, ni suprématistes, ni même racialistes, ce qui change de bien de leurs homologues. Et ce, malgré la mauvaise entente que nous avons fini par développer, pour l’incapacité du mouvement à accepter qu’une personne blanche puisse les contredire (la réponse que j’ai reçu et que récoltent le plus souvent ces contradicteurs appelés « humains roses » ou même « leucodermes » par certains abonnés, se résume à une demande de la part de la page Facebook à la fermer, car mon « avis n’intéresse personne ici et que les noirs » sont libres de faire ce qu’ils veulent, ce qui relève d’une rhétorique puérile et facile…) et deuxièmement à la mansuétude avec laquelle ils refusent de condamner nombre de commentaires parmi leurs abonnés, racistes, haineux et discriminants, antiblancs et homophobes (sans qu’ils connaissent de près la sexualité de celui ou celle auxquels ils s’adressent) qu’ils postent dès qu’une personne blanche émet la plus infime contradiction sur un aspect précis d’un discours global, souvent pertinent au demeurant, prôné par la ligue. Il serait donc bien hâtif de conclure que la Ligue de Défense Noire-Africains soit, comme il le fut suggéré dans L’Heure des pros ce matin (sans que le nom de l’organisation ne soit cité, l’émission ayant préféré poser un diagnostic général sur les dérives des mouvements décoloniaux) intrinsèquement dangereux pour la démocratie.

                Il est regrettable qu’une bonne partie des mouvements indigénistes soient infestés par d’autres formes de discriminations que celles qu’ils combattent. Hélas pour ces gens-là, ils demeurent encore bien minoritaires, voire dérisoires.

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