L’édito du 24 Octobre: Le racisme anti-blancs n’existe pas, selon Libé

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Vers une lutte contre toutes les formes de racisme ?

par Live A. Jéjé

La tribune parue dans Libération est signée Alain Policar, politologue et membre du comité scientifique et coordinateur du Dictionnaire historique et critique du racisme, à l’occasion de la parution de la traduction du médiatisé « Le racisme est un problème de Blancs » outre-Manche, signé Reni Eddo-Lodge, militante afroféministe britannique, et traite du racisme anti-blancs.

Le contenu de la tribune

24 Octobre le racisme anti-blancs n'existe pas
Reni Eddo-Lodge

                Elle s’intéresse au postulat de l’auteure, à savoir l’erreur commise par les sociétés libérales contemporaines de parler de racisme anti-blancs, qui dès lors qu’il s’en trouve ainsi nommé, amène à questionner ce que peuvent subir ce que Policar nomme la « population majoritaire » (ce qui relève par ailleurs d’une sémantique qui serait jugée méprisante ou intolérable dans la bouche de tout intellectuel ou politique classé à droite ou à l’extrême-droite de l’échiquier politique) en termes de racisme ? L’interrogation est néanmoins intéressante et mérite d’être étudiée, ce que les sciences sociales se sont le plus souvent refusées à faire des années malgré l’effervescence d’actes racistes perpétrés par des individus, qui pour rester dans le champ lexical de Policar, sont issus des « minorités » envers d’autres, d’apparence caucasienne. C’est sous le joug du regard critiquable à plus d’un égard de ces sciences sociales qu’Alain Policar, comme une partie des raisonnements de Reni Eddo-Lodge, tentent d’y répondre.

Il ne sera pas ici question de nier le racisme dont sont encore victimes les étrangers, les immigrés et leurs descendants, en particulier lorsque leur couleur de peau diffère de la dominante, et qui prend diverses formes qui constituent encore la majorité des actes racistes, ni de faire de quelconques ordres de grandeur ou de priorité d’un racisme sur un autre. Seulement de se pencher, en reprenant point par point les raisonnements de Policar, révélateurs de toute une frange audible des sciences sociales modernes, sur l’impossibilité pour ces sciences de reconnaître qu’une forme de racisme s’adressant aux personnes blanches sévit désormais en France.

La dictature des sciences sociales

« Laissez-leur la culture, nous prendrons les affaires », avait cyniquement lancé de Gaulle à la Libération à propos de la question légitime du partage du pouvoir entre les résistants gaullistes et communistes. Vingt ans plus tard, Mai 68 avait lieu et remettait en cause l’ensemble des structures traditionnelles d’une « vieille France » qu’il convenait alors pour l’opinion de dépoussiérer. Les sciences humaines ont depuis des décennies été abandonnées à une gauche de la gauche (lorsque ce ne fut pas à l’extrême-gauche) dont les croyances profondes en matière de racisme et de hiérarchisation de la société ont depuis toujours condamnées l’homme blanc, dominateur historique, tyran en tout genre, machiste, sans prendre en compte ni considérer en quoi il pourrait se confronter en tant que victime. Depuis plusieurs années, la France voit l’émergence d’actes à caractère racial portant atteinte à la « population majoritaire », à savoir les autochtones, ces français blancs présents depuis des siècles sur le territoire.

Cette obédience politique à laquelle est soumise cette mouvance d’intellectuels français s’est traduite par un désintérêt quant à s’épancher sur le sujet pour le moins sensible du racisme anti-blancs : combien de penseurs se sont donné la peine de réaliser des études dont ce sujet serait le creuset pour ainsi révéler si de tels actes relèvent ou non du racisme ?

Trouver une explication qui ne remet rien en cause

                Cette dictature régnante empreignant les sciences sociales n’a toutefois pu, face à la médiatisation d’un certain nombre de faits ayant fait état de discriminations fomentés par des personnes non-blanches envers des concitoyens qui le sont (et, c’est là que l’interrogation raciste de ces tels fait est pertinente) et sous prétextes qu’ils le sont, ignorer plus longtemps ce phénomène. Elle a fini par se pencher timidement sur le problème, tout en ne grattant pas plus loin que la surface, mais avec un objectif, des plus arbitraires : les conclusions qu’ils tireraient de leurs réflexions ne devraient absolument pas remettre en cause ces décennies de dénonciation du dominateur blanc, colonialiste ou néocolonialiste, impérialiste, bref, tout ce qui peut en dresser un portrait condamnable. Cette pré-volonté s’avérait indispensable, sans quoi elle affaiblissait ou apposait de sérieuses limites à leur philosophie déterministe, souvent néomarxistes, plus encore que l’opinion ne la rejette déjà par le suffrage.

Un triptyque obligatoirement cumulable

                La réponse que les sociologues, politologues, civilisationistes et autres érudits de ce courant de pensée bien-pensant, ont formulé consiste en un rejet du terme de « racisme anti-blancs » par le biais de définitions conceptualisées par le passé qu’ils n’hésitent d’ailleurs guère à remodeler à leur convenance, ou en en théorisant de nouvelles, qui, pour la grande majorité d’entre elles, s’accordent si bien que l’unanimité en devient étonnante sur les conditions nécessaires afin d’accréditer un soupçon de racisme à un comportement. L’affirmation commune à toutes ces conceptualisations est que le racisme s’inscrit par essence au sein d’un rapport de domination, et qu’il faut distinguer trois types de manifestations discriminatoires afin de reconnaître l’accusation raciste :

  • Une forme structurelle (ou systémique), appelée aussi « racisme d’Etat » ou « racisme institutionnel », entravant l’accès des « dominés » à l’éducation, l’emploi et le logement, ou dans une moindre mesure favorisant cet accès aux « dominants »
  • Une forme morale (ou inter-individuelle) couvrant l’ensemble des menaces, insultes et agression à caractère racial
  • Une forme culturelle tendant à imposer aux « dominés » le mode de vie et l’histoire de la société « dominante ». Pour ce qui est de cette troisième forme, l’argument commun à nombre de définitions sociales du racisme en France dénote que la Nation et ses citoyens sont pieds et poings liés dans le conservatisme de son autochtonie, n’ayant pas réussi à s’adapter au multiculturalisme.
24 Octobre, le racisme anti-blancs n'existe pas diallo
Rokhaya Diallo

Afin de bien comprendre ce que signifie la part culturelle de cette domination raciale persistante dans la société française, nous pouvons nous servir de l’exemple dénoncé par l’antiraciste afroféministe Rokhaya Diallo, qui a dénoncé l’insuffisante mise en circulation commerciale, en France, des produits de soins et de beauté relatifs à sa carnation ou à sa chevelure. Cependant, la connotation raciste de cette part culturelle est à relativiser. Il serait aisé de contre-argumenter qu’il est normal qu’une domination d’un mode de consommation du pays accueillant, des denrées aux produits de confort, existe, et que cette domination n’est pas intrinsèquement raciste, car de la même façon que Rokhaya Diallo peut se sentir lésée d’éprouver plus de difficultés que l’un de ses concitoyens blanc à trouver des produits adaptés à sa couleur de peau, il en est de même pour un individu blanc au sein d’une société africaine où la population majoritairement est « noire ».

Une définition incompatible avec le racisme anti-blancs ?

Cette définition globale, ici résumée, fait aujourd’hui ; les termes employés peuvent diverger d’un intellectuel à l’autre, mais la thèse reste identique ; office d’argument d’autorité chez les penseurs contemporains de cette frange des sciences humaines. Policar fait quant à lui état d’un triptyque « Catégorisation, Hiérarchisation, Domination ».

Alain Policar, tout en reconnaissant l’existence de discriminations à caractère racial, qu’il juge par ailleurs « blessantes » à l’endroit des individus de couleur blanche, est de ces intellectuels qui, s’inscrivant parmi cette frange, se refusent à parler de racisme anti-blanc, puisque ces attaques ou agressions ne recouvriraient selon lui qu’une forme morale, à une époque où, comme les mouvements Indigénistes l’affirment, la lutte contre cette dernière ayant majoritairement triomphé dans la société, la priorité des combats antiracistes doivent se concentrer sur la dimension systémique du racisme par laquelle sont oppressés les « minorités ». Les actes à caractère racial que peuvent subir les « blancs » sont selon ces mouvements, et Policar, dépourvus de racisme puisqu’ils ne s’inscrivent pas dans un rapport de domination qui cumulent ces trois formes évoquées ci-haut.

Les statistiques de l’INED

En se basant sur une étude de l’INED parue en Janvier 2016, Alain Policar rappelle que parmi les différents types de discriminations à caractère racial, celles ayant attrait à la « population majoritaire » est justement trop minoritaire pour mériter d’enter dans le champ du racisme.

Les statistiques, bien qu’elles puissent toujours être remises en cause, mais restent des indicateurs relativement sûrs, prouvent qu’effectivement, le racisme subi par les « minorités », de par les formes structurelles et morales qu’il englobe, a plus d’impact sur le quotidien de ceux qui en sont victimes que celui subi par les personnes blanches, principalement moral. Principalement, mais pas totalement, car contrairement à ce qu’avancent l’ensemble des sociologues et militants antiracistes, si les individus d’apparence caucasienne ne sont à l’échelle nationale guère concernés par une discrimination constitutionnelle dont l’essence reposerait sur la couleur de peau, certaines zones au périmètre restreint, notamment au sein des quartiers de l’Ile-de-France les plus en proie à la ghettoïsation, ont vu l’émergence, du fait d’un abandon de l’Etat, de la même forme culturelle de domination dénoncée par Rokhaya Diallo, via des us et coutumes inhérentes aux cultures d’origine des différentes vagues migratoires concentrées dans ces quartiers, mais cette fois-ci inversée, où l’individu blanc minoritaire doit s’adapter au modes de vie et de consommation d’une majorité d’origine étrangère, à l’image de la désertification des commerces traditionnels français au profit de la multiplication des enseignes spécialisées dans la vente de produits dits « exotiques », preuve de plus que cette dimension culturelle du racisme est contestable, puisqu’il n’y a rien de discriminant dans cette majorité de commerces spécialisés.

Les échelles du racisme structurel

Il peut également exister un racisme structurel inversé au sein même de ce qu’on appelle souvent, au sujet de ces mêmes quartiers, dit sensibles, les « zones non-droit » ou encore les « territoires perdus de la République » où une minorité de caïds, non-représentatifs de la majorité silencieuse de ses habitants, qui, peu importe leur origine, leur religion, leur mode de vie ou de consommation, prend en otage et organise de micro-sociétés, via des économies souterraines reposant en priorité sur la drogue, où se développe une domination systémique qui vient rabrouer le blanc, ramené à son passé d’esclavagiste ou de colon, et ne lui offre pas (et plus encore pour les plus pauvres d’entre eux qui souhaiteraient rejoindre ces industries souterraines) la même considération qu’aux individus issus des minorités.

C’est d’ailleurs au sein de ces périmètres que les principales manifestations du racisme moral anti-blanc prennent source. Il existe donc bien, à une degré bien moindre que celui auquel sont confrontés les « minorités » des systèmes dans le système français, où les blancs se retrouvent discriminés ou victimes de racisme à la fois systémique, moral et si l’on considère la définition des sciences sociales crédible, culturelle.

Un racisme « historique »

De plus, si la dimension systémique du racisme à laquelle sont confrontées les « minorités » est à dénoncer et combattre, la non-reconnaissance des autres discriminations peut créer une tendance posant un problème d’éthique intellectuelle : elle enferme la notion de racisme dans des considérations historiques. Policar comme Rokhaya Diallo se refusent à parler de racisme anti-blancs car ils considèrent qu’il existe une histoire du racisme et qu’elle ne concerne les blancs qu’en tant qu’ « oppresseurs ». L’on comprend ici, par des références induites à l’esclavage et la colonisation, que se mêle donc à la définition du racisme tel que cette pensée la caractérise des processus divers, et il convient d’y apporter un recul historique.

Si l’esclavage et la colonisation sont corrélés au racisme de par l’application pluriséculaire des discriminations raciales à leurs concepts, leur essence profonde et leur fondement n’est pourtant pas racial. Le premier est un procédé de déshumanisation et de commercialisation (non-consentent, cela va sans dire) de l’être humain par un autre être humain à des fins financières ou de prestations de services diverses (du travail dans les champs au contentement sexuel), le second une appropriation et une exploitation sous couverts d’intérêts économiques d’une terre et de ses richesses. Aucun des deux ne reposent sur la nécessites que leurs victimes soient victimes parce qu’elles appartiendraient à telle « race ».

Qu’est-ce que l’histoire du racisme ?

Rokhaya Diallo, en parlant d’ « histoire du racisme » a posé une question légitime qui nécessite une réponse des plus précises et honnêtes. D’abord en ce qui concerne les termes en eux-mêmes. A quel moment, à partir de quel stade, cap ou degré franchis peut-on parler, sur n’importe quel mouvance, d’ « histoire » ? L’emploi du mot est difficilement qualifiable (un fait avéré de racisme ou d’incitation à la haine raciale à l’image de la récente polémique concernant la chanson « Pendez les blancs » et son clip explicite de Nick Conrad constitue-t-il une séquence susceptible de s’insérer, dans une histoire du racisme anti-blanc ?) que repérable dans le temps (peut-on considérer que les barbaries commises par les envahisseurs maghrébins de l’Espagne au Moyen-Age s’inscrivent de la même façon dans une histoire du racisme anti-blanc que les atrocités qui furent faites durant des siècles d’esclavage et de colonisation aux populations noires, et qui est encore d’actualité dans certains contrées de ce monde ?), d’autant plus qu’il convient de prendre en considération chacun des aspects que le racisme peut prendre (à l’image du racisme structurel anti-blanc, de « réparation » que le président Robert Mugabe a mis en place au Zimbabwe à l’encontre des propriétaires terriens descendants de colons).

La définition d’Albert Memmi

Alain Policar, afin de prouver que le racisme anti-blanc ne peut être considéré dans la société française car il n’est pas systémique, désessentialise la notion même de racisme en prétendant qu’une mise en perspective (l’on notera le peu de courage dont il fait preuve en employant pas le terme plus éloquent et révélateur de sa pensée de « distinction ») des « actes racistes » et du « racisme » est nécessaire. Il crée à lui seul une exception inédite et réservée aux individus blancs pour se persuader que lorsqu’une discrimination raciale est intentée à ces derniers, son caractère moral ne suffit pas à pouvoir parler de racisme, arguant entre autres que ces discriminations sont provoquées par des affects (colère, sentiment d’injustice) et non pas par un racisme latent (ce qui est absolument invérifiable, sinon au cas par cas). En plus d’être totalement arbitraire, cette thèse paraît profondément inégalitaire, quoi que révélatrice des rhétoriques méprisantes et malhonnêtes véritables de ces autoproclamés pourfendeurs des discriminations que Policar incarne ici, clamant leur fervente défense de l’égalité, à condition qu’elle amène, par le combat antiraciste, « l’opprimé » au même niveau que le « privilégié », issu de la « population majoritaire » et non si c’est le privilégié qui est descendu, à cause du racisme moral qu’il subit, de son piédestal, au rang de l’opprimé qu’il convenait d’élever. L’aveu que l’opprimé comme le privilégié, puissent tous deux être victimes et bourreaux, confrontés au même risque (l’opprimé plus que le privilégié sans doute) de récolte de propos ou de comportements explicitement raciste, leur est insupportable.

Pour étayer sa thèse, Policar prend pour référence la définition qu’Albert Memmi avait formulé en 1964 à propos du racisme :

Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier une agression ou un privilège.

Une définition à replacer dans son époque

Il convient tout d’abord de recontextualiser la référence. En 1964, la décolonisation arrivait quasiment à son terme, l’immigration de masse extra-européenne n’avait pas affluée sur le territoire français (mis à part le retour des pieds-noirs et des harkis sur le sol métropolitain dans des conditions n’ayant rien à envier à celles dans lesquelles tentent de survivre de nos jours les migrants retenus à Calais), le pourcentage d’immigrés africains était dérisoire par rapport à ceux d’apparence caucasienne ayant fui les régimes autoritaires d’Europe de l’est et du sud, le modèle assimilationniste forçait, théoriquement, l’étranger qui arrivait en France à rejeter une part prépondérante de sa culture d’origine pour faire sienne celle du pays qui l’accueillait, Mai 1968 et la décennie de libération, sexuelle, féministe, sociale et sociétale qui lui succéderait étaient inimaginables, les mentalités patriarcales et conservatrices régnaient toujours sur les foyers et le français moyen n’hésitait pas à mettre en avant sa gouaille franchouillarde, et conséquemment, les clichés identitaires fusaient de toutes parts, plus bêtes que méchants, principalement dus à une ignorance de l’autre, à l’image de la peur suscitée ces dernières années par l’Islam chez nombre de français par manque de connaissances des valeurs fondamentales de cette religion. Il n’existait alors guère d’espace à un semblant de racisme anti-blanc. La définition de Memmi, même si elle ne manque pas de brio, est donc présentement biaisée par cinquante années d’évolutions tant sociales que sociétales, tantôt progressistes, tantôt identitaires et réactionnaires.

Un racisme systémique influant les comportements humains ?

Secondement, là où Policar tente de convaincre, en empruntant cette situation, souvent usitée lorsqu’il s’agit de parler des discriminations raciales tant elle apparut remarquable de complétude, que les « accusateurs » ne peuvent être que les « majoritaires », l’on remarquera une nouvelle fois qu’il est aisé de faire dire ce que l’on souhaite à une citation. La phrase de Memmi ne prouve en aucun cas que c’est parce qu’il existe un système politique structurellement raciste que des de cet acabit ont lieu. C’est avec les œillères caricaturales de ce qu’on nomme vulgairement « gauchisme » que la société apparaît en un bloc uniforme, pourri d’une présence de l’état considérable. Cette vision semble quelque peu fantasmée par les propres préconisations de l’idéologie, en matière de présence de l’état, dont les sciences sociales modernes se sentent les plus proches.

Si des discriminations institutionnelles persistent, l’affirmation selon laquelle l’accès au travail et au logement est plus ardu à obtenir pour les individus « racisés » est aussi, dans beaucoup de cas, une question de racisme moral de la part du bailleur ou de l’entrepreneur que d’un racisme structurel permanent, et, il faut le préciser d’emblée avant que la connexion ne soit triomphalement faite, non pas uniquement parce que cette dimension structurelle est si présente qu’elle influe sur les comportements humains : le meilleur exemple de l’échec de cet argumentaire peut se distinguer au sein des discriminations raciales que s’infligent les minorités entre elles.

Le PDG d’origine maghrébine est tout aussi apte que l’occidental à refuser un emploi à un demandeur malien ou chinois, parce que, pour reprendre les termes de Memmi, il accrédite des raisons « réelles ou imaginaires » justifiant son racisme. Si le PDG était blanc, d’origine occidentale, l’accusation d’influence du racisme structurelle sur ses raisonnements et ses décisions marcheraient. Ici, ce n’est peut-être le cas, puisqu’à en croire ceux qui théorisent ce racisme du système français, il discrimine toutes les minorités. Pourquoi un représentant des « minorités », le cas échéant d’origine maghrébine accepterait de collaborer à ce système ?

Comme il n’y a pas de réponse pertinente à cette question, les intellectuels se contenteront de nier l’accusation de racisme, sous prétexte que l’on ne peut accuser de raciste un individu d’origine arabe, puisqu’il ne peut cumuler les différentes formes de domination, structurelle, morale et culturelle.

Une vision trop simpliste du système ?

C’est le serpent qui se mord la queue. Tout est mis en œuvre pour exclure, de par ce raisonnement de cumul réduisant le champ d’application du racisme à des frontières si contrites qu’elles n’englobent absolument plus l’ensemble des actes racistes, de la moindre accusation raciste une personne issue d’une « minorité ». Il faut opposer à cette version uniforme et simpliste de la domination structurelle blanche une nuance qui y apposerait une multitude de facteurs qui la rend obsolète dans certains cas.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de racisme institutionnel ou, du moins, des discriminations à caractère racial dans l’organisation de notre société, et il sera certainement l’occasion d’en reparler prochainement (tant le débat revient de façon si récurrente sur la table), mais démontre que ce raisonnement de cumul est impertinent afin de juger du racisme d’une personne, et au-delà de cela, typique d’une certaine forme de totalitarisme de la pensée si abondante au cœur des sciences sociales modernes.

Extension du domaine de la race

C’est ce totalitarisme de la pensée qui ressort à la lecture de la tribune d’Alain Policar. Selon lui, l’emploi du terme « blanc » afin de désigner une « race » pose un sérieux problème, qui aurait des « effets pervers redoutables ». Là où la science remet aujourd’hui en cause l’existence des races au sens purement biologique du mot, et là où la France est parmi les rares sociétés ne reconnaissant pas cette notion de « race », il convient de rappeler, comme le fait Policar, que ce sont justement les études sociologiques du militantisme antiraciste contemporain, calquées sur le modèle des « cultural studies » outre-Atlantique (ce qui relativise grandement la pertinence de ces études, aux vues des divergences existantes entre les sociétés françaises et américaines, et des degrés de discrimination qui y perdurent, la seconde l’emportant largement sur la première en la question), qui ont remises au goût du jour le concept de « races », cette fois-ci sociales, ethnicisées, conceptualisant des néologismes tels que la « blanchité » (comme une symétrie au terme de « négritude »).

Policar expose lui-même le souci que rencontre l’emploi du mot « blanc » :

Cette reconnaissance implique la possibilité d’être sujet aux agressions des autres groupes ethniques ou ethnicisés […] Dès l’instant où est reconnue la pertinence du concept de blanchité, il n’y a aucune raison que les Blancs ne puissent, en tant que tels, être victimes de racisme.

Comment continuer à ne pas parler de racisme anti-blanc dès lors que ces derniers sont à leur tour « racialisés » ? Si sa réponse repose sur ce qu’il tente de faire dire de la définition de Memmi (et n’a donc que peu de légitimité), la raison pour laquelle il tente d’y répondre est totalement abjecte : selon lui, parler de « blanchité » et concevoir ainsi, comme s’il s’agirait là d’un privilège, que des personnes blanches sont exposées, comme toutes « races » sociales, à des insultes, menaces ou violences racistes, est une « extension du domaine de la race » (chacun pourra constater le bon goût d’une telle expression…) qui menace la « rigueur scientifique » et la lutte antiraciste.

De la rigueur scientifique

Abjecte, je disais. Qu’Alain Policar balaye devant sa porte avant d’affubler aux discriminations morales dont sont victimes les personnes blanches la menace d’une rigueur scientifique. Les sciences sociales ont depuis bien longtemps perdues de leur rigueur à cause d’intellectuels démagogues (quand ce ne sont pas les maoïstes post-soixante-huitard, bourgeois, qui enseignent et aliènent de jeunes utopistes de révolution, peuplant les rangs des amphithéâtres des facultés parisiennes, comme à Saint-Denis ou Nanterre, pour ne citer qu’elles) dont il se fait l’idiot utile.

De plus, si Policar faisait preuve de rigueur, il ne traiterait pas du racisme en extrayant une définition développée, qui, malgré le talent et la faconde d’Albert Memmi, ne fait pas autorité, et qui apparaît sous certains de ses aspects dépassés cinquante ans après sa théorisation. D’autant qu’il en fait dire ce qu’il souhaite mettre en avant. La seule définition d’autorité concernant le racisme en France est celle que la justice française a défini. Certes, cette caractérisation juridique, comme bien d’autres en matière de justice, ne peut développer de réflexions aussi larges que les nombreuses recherches scientifiques, mais elle n’est au moins pas prise en otage par des considérations politiques.

Pour une lutte contre toutes les formes de racisme ?

Enfin, la rigueur nécessite aussi de la nuance. Et cette obligation de cumul des formes que prend le racisme pour déterminer si un individu en est victime (ou coupable) ou non, en manque cruellement. Ne pourrions-nous pas reconnaître une fois pour toutes qu’un racisme anti-blanc moral, même s’il s’avère minoritaire, sévit en France n’est pas incompatible avec la lutte antiraciste, et à partir de cette reconnaissance, mieux souligner à quel point toutes intolérances racistes sont condamnables et restent à combattre. Pourquoi l’union ne ferait-elle pas davantage la force que le déni et la distinction des individus entre eux ?  

Beaucoup se demanderont, pourquoi Policar, et tant d’autres, répugnent à concevoir cette forme de racisme ? Parce que ce qu’il se joue en réalité ici, c’est la confrontation de leurs convictions idéologiques face à l’évolution ultralibérale d’une société qu’ils abhorrent, qui n’a jamais su reconnaître à la hauteur de leurs espérances, les actes les plus contestables de l’histoire française, jamais su intégrer correctement les immigrés qu’elle accueillit, jamais eu le courage d’instruire suffisamment, via les programmes scolaires, les nouvelles générations quant à l’esclavage et la colonisation. Et surtout, ce qu’il se joue ici, c’est la confrontation de ces idéaux face à l’effondrement du mythe de l’immigré éternellement martyr pour un homme comme un autre, capables d’actes aussi perfides (et pas parce qu’il est ou que ses ancêtres furent opprimés) que louables.

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