Les Enquêtes du Sup’ – Boko Haram, la résurgence d’un groupe aux multiples facettes

Boko Haram cover

Source : Idayat Hassan, « Boko Haram – craintes, théories du complot et aggravation de la crise », The New Humanitarian, 30/08/2017

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Une nouvelle enquête du Supplément Enragé consacrée au retour en force de Boko Haram et des menaces qu’elle représente.

par Camille Leveillé

Ces dernières semaines les attaques du groupe djihadiste terroriste Boko Haram se sont multipliées, dont une médiatisée ces derniers jours : l’enlèvement de 333 élèves dans la ville de Kankara, dans le nord-ouest du Nigeria. Des hommes armés sont arrivés à moto aux abords de l’école de la ville à la nuit tombée. Certains écoliers ont réussi à s’enfuir dans la brousse et s’y cacher mais 333 garçons ne sont jamais rentrés chez eux ce soir-là. Pour comprendre ce nouvel attentat et la dynamique de ce groupe il est nécessaire de revenir aux origines de Boko Haram.  

De la secte religieuse au groupe terroriste

Boko Haram Mohammed Yusuf
Mohammed Yusuf

A l’origine, Boko Haram, signifiant « l’éducation occidentale est interdite », est une secte créée en 2002 par Mohammed Yusuf, prédicateur, à Maiduguri dans l’Etat du Borno. Au début des années 2000, l’Etat du Borno ainsi que 12 autres Etats du nord Nigeria ont étendu la juridiction pénale à l’application de la charia mais, aucun jugement n’avait effectivement été rendu au nom de la loi islamique.

Pour comprendre les origines de Boko Haram, il faut savoir que le Nigeria est un pays divisé à de nombreux niveaux, notamment au niveau religieux avec, au Nord, une majorité musulmane et, au Sud, une majorité chrétienne. Cette division a conduit Boko Haram à déclarer la guerre à toutes les personnes n’appliquant pas la charia de façon stricte.

Boko Haram Aboubakar Shekau
Aboubakar Shekau

Boko Haram s’est développé sur un terrain favorable : l’Etat du Borno. En effet, la pauvreté y est très importante, le taux de scolarisation n’y atteint pas les 5%. En 2009, Boko Haram prenait un tournant plus extrémiste notamment après l’arrestation et l’assassinat par les forces de police de Mohammed Yusuf, créateur du mouvement. Aboubakar Shekau, son bras droit, qui jure alors de venger son mentor et lance le jihad de Boko Haram.  

A cet instant, Boko Haram n’est autre qu’un groupe insurrectionnel qui agit peu et dans une zone limitée et peu. Shekau sait qu’il doit récupérer des armes et des fonds s’il veut pouvoir se transformer en un véritable groupe terroriste. Boko Haram s’implante alors autour du lac Tchad et recrute des agriculteurs ou des jeunes pensant être sans avenir au Nigeria. Les primes pour rejoindre Boko Haram sont assez élevées (de 460 à 610 euros). Cette nouvelle implantation fait partie de la stratégie de Boko Haram de déterritorialisation du mouvement qui les rend plus imprévisible. Aboubakar Shekau a pris conscience que, pour lancer son jihad, il n’était pas possible de rester au Nigeria, pays dans lequel une lutte contre son groupe avait été lancée par le gouvernement dès 3013. Dans le bassin du lac Tchad, leur localisation est plus difficile à obtenir notamment dans la mesure où les frontières sont poreuses.

La montée en puissance de la radicalisation de Boko Haram 

La consécration de la radicalisation de Boko Haram a lieu en avril 2014 lors de l’enlèvement de 276 lycéennes, surnommées par le monde entier « les filles de Chibok ». Ce kidnapping a fait connaître Boko Haram au monde entier notamment avec le lancement de la campagne #BringBackOurGirls. A partir de cet instant, Shekau mène des actions toutes aussi choquantes et violentes les unes que les autres. Par exemple, Shekau obligeait des jeunes filles à faire des attentats-suicides sur des marchés. Boko Haram a été le groupe terroriste le plus meurtrier au monde : entre 2009 et 2019, 22 287 personnes ont perdu la vie à cause de Boko Haram. 

Cette montée en puissance du groupe a conduit à l’internationalisation du groupe. En effet, jusqu’en 2015, Boko Haram était un groupe terroriste, puissant certes mais dont le savoir-faire et le rayon d’action étaient limités. 

La scission de Boko Haram

Boko Haram Abu Musab Al-Barnawi
Abu Musab Al-Barnawi

En 2015, Shekau fait allégeance à l’Etat Islamique au Levant marquant ainsi une volonté d’étendre ses compétences. Mais, en 2016, l’Etat Islamique comprend que Shekau est trop extrémiste dans son modus operandi et qu’il est un mauvais communiquant. En effet, Shekau est dépeint comme un « gourou fou » et a même déclaré vouloir tuer Margaret Tchatcher. Daech décide donc de le destituer en 2016 et de le remplacer par son porte-parole : Abu Musab al-Barnawi. C’est alors qu’une scission entre les partisans de Boko Haram et ceux faisant partie de la faction de Daech est opérée. Shekau part avec environ 300 hommes et garde le nom Boko Haram alors que la faction de al-Barnawi se renomme ISWAP et dispose d’environ 1000 hommes.                     

La résurrection de la faction d’Aboubakar Shekau 

Alors que l’on pensait que le groupe de Shekau était affaibli, ce dernier a été particulièrement actif ces dernières semaines. En effet, Boko Haram a notamment mené 4 attaques d’envergures : attaques de villages à Koshobe, à Toumour et Zambarmari. L’attaque du 11 décembre 2020 a été la plus médiatisée car elle fait tristement écho à celle de l’enlèvement des filles de Chibok, il s’agit de l’attaque de Kankara durant laquelle 333 élèves ont été kidnappés par les hommes de Shekau.

 carte des attaques
Capture d’écran d’une carte représentant les dernières attaques perpétrées par Boko Haram au Niger et au Nigeria.
Source : Wasim Nasr, « Les dernières attaques montrent le retour en puissance de Boko Haram au Nigeria », France 24, 15/12/2020,

Ces différentes attaques font partie du modus operandi de Boko Haram depuis 6 ans. Ce dernier enlèvement a un double avantage pour Shekau : il lui permet de demander une rançon et donc de gagner de l’argent mais aussi de garder certains de ces enfants pour les enrôler et grossir ainsi ses rangs, qui sont aujourd’hui assez maigres. A l’heure actuelle, des négociations seraient en cours entre Shekau et le gouvernement nigérian pour la libération de ces otages. Il convient de rappeler qu’en 2019, soit 5 ans après leur kidnapping, une centaine de filles de Chibok étaient toujours captives.

En réalité, ces dernières attaques prouvent au monde occidental que si Shekau avait un temps disparu des radars du renseignement, mais c’était pour se préparer à relancer son jihad après son affaiblissement à la suite de la scission avec l’ISWAP.  Tout comme en 2009/2010, Shekau a attendu d’être prêt et d’avoir les ressources nécessaires pour combattre.

Enfin, Boko Haram semble s’être éloigné ces derniers temps de sa zone de prédilection, le lac Tchad. En effet, si l’on s’intéresse au positionnement géographique des derniers attentats, on se rend compte qu’elles sont plus éparpillées et pas nécessairement dans l’Etat du Borno. Boko Haram s’est déplacé vers l’Ouest sûrement pour éviter d’empiéter sur le territoire de l’ISWAP qui se trouve encore autour du lac Tchad.

Boko Haram semble donc ressurgir alors que, depuis 2016, Shekau s’était fait oublier. Ce dernier a d’ailleurs pu profiter des compétences de Daech en Irak et en Syrie puisqu’il s’est véritablement amélioré sur le plan de la communication. Ses dernières revendications, notamment celle de l’enlèvement des 333 garçons, sont beaucoup plus professionnelles. Il reprend même les logos de Daech et les chants religieux propres aux revendications de Daech en fond sonore. Le groupe de Shekau est donc à surveiller car ce dernier a prouvé qu’il était capable d’étendre son rayon d’action et de mener des attaques d’envergures notamment contre la population locale.

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