Les Enquêtes du Sup’ – Quelle est l’influence du Brexit sur le Royaume-Uni ?

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Une nouvelle enquête du Supplément Enragé consacrée à l’influence du Brexit, depuis qu’il est effectif, sur le Royaume-Uni, et le risque d’un éclatement des pays le composant.

par Alizée Studzinsky

 

A l’heure où l’Union européenne se retrouve contestée dans sa gestion dans la pandémie de la Covid-19 et où le Royaume-Uni frappé de plein fouet par les multiples vagues du virus, le Brexit suscite toujours autant d’interrogations quant à l’avenir des relations britanno-européennes.

Le Brexit, visant le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, a pris plusieurs années à être mis en application. Sous l’impulsion du premier ministre anglais Boris Johnson, les négociations longues et fastidieuses (depuis 2016) ont finalement abouti à un accord conjoint de commerce et de coopération entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE) le 24 décembre 2020. Cet accord met fin à 47 ans d’intégration européenne du Royaume-Uni en tant qu’Etat membre, et dessine les nouvelles modalités de la relation entre ces deux entités. Depuis le 31 décembre 2020, le Royaume-Uni laisse place à une Europe des 27, et depuis le 1er janvier 2021, l’accord de commerce et de coopération s’est appliqué aux deux parties.

Que signifie cet accord ?

Le Royaume-Uni, n’étant officiellement plus un Etat membre de l’UE, il n’y a plus de libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux entre les deux parties. De plus, le pays s’est retiré de l’ensemble des politiques et accords internationaux conclus par l’UE, et du programme européen Erasmus. Et depuis le 1er janvier 2021, les déclarations douanières et contrôles de marchandises européennes à la frontière ont été rétablis.

L’accord comprend plusieurs éléments :

  • Un accord de libre-échange : les échanges se font sans droits de douane dans le respect d’une concurrence équitable en maintenant de hauts niveaux de protection dans des domaines tels que la protection de l’environnement, la lutte contre le changement climatique et la tarification du carbone, les droits sociaux et les droits du travail, la transparence fiscale et les aides d’État
  • Un nouveau partenariat pour la coopération policière et judiciaire en matière pénale et civil, notamment pour ce qui relève de la criminalité transfrontalière et du terrorisme.
  • Un accord horizontal sur la gouvernance
  • Concernant la mobilité des ressortissants européens : le contrôle aux frontières est rétabli, le passeport est temporairement suffisant pour passer la frontière britannique, mais la présentation du passeport sera obligatoire à compter d’octobre 2021.

Les enjeux en matière de politique étrangère, sécurité extérieure, et tout ce qui se rapporte à la coopération en matière de Défense ne sont pas inclus à cet accord, le Royaume-Uni ayant refusé toutes négociations sur ces problématiques.

Sur le plan des relations internationales, le Royaume-Uni souhaite se rapprocher des pays du Commonwealth et des Etats-Unis. Mais sans l’Union européenne, les discussions en matière de commerce international par exemple auront-elles le même poids ?

Malgré des négociations records de trois-cents jours pour parvenir à un tel accord, de nombreuses problématiques notamment transfrontalières font l’objet de débats. La question de l’économie autour de la pêche dans les eaux franco-britanniques en est un exemple significatif.

En effet, avant l’aboutissement de cet accord, les navires de pêche européens étaient inquiets de ne plus avoir accès aux eaux britanniques réputées très poissonneuses. Cette question a longtemps été au cœur des échanges entre Royaume-Uni et UE car les projections des pertes économiques des deux versants étaient importantes. Mais depuis le 1er janvier, la situation ne semble pas s’être arrangée, notamment entre la France et le Royaume-Uni car l’accès aux eaux de ce dernier se voit extrêmement limité. Dimitri Rogoff, président du comité des pêches de Normandie, souligne que:

Depuis le 1er janvier, les navires côtiers basés à l’ouest du Cotentin n’ont toujours pas accès aux eaux de l’île anglo-normande de Jersey. De même, une partie de la flottille hauturière, qui assure à 80 % des prises vendues en criée, est restée à quoi, faute de licences pour pouvoir accéder aux eaux britanniques.

La situation est complexe d’autant que cette paralysie touche également les pêcheurs des Hauts-de-France et de Bretagne. Cette transition historique vers une Europe à 27 nécessite quelques adaptations. Pour autant, chacune des deux parties travaillent à une séparation la plus équitable possible. Pour autant, quelles conséquences aura le Brexit sur les pays composants le Royaume-Uni ?

Un Royaume-Uni désuni face au Brexit ?

La prise de décision franche et définitive britannique a eu un écho considérable sur tout le continent européen, oscillant entre un soutien de l’aspiration souverainiste de Boris Johnson, et une inquiétude quant aux relations en devenir entre les deux parties. Pourtant, c’est autour de la péninsule britannique que l’intérêt d’une analyse des conséquences du Brexit a tout son sens. Lesdits pays étaient-ils favorables à cette sortie de l’UE ? Quelles conséquences le Brexit aura-t-il sur la politique de ces pays ?

La carte ci-dessous illustre les résultats du référendum décidant du Brexit en juin 2016. Comme le montre la carte, le résultant désignant le Brexit vainqueur est extrêmement faible (51,9% en faveur du Brexit, et 48,9% pour le « Remain » pro-européen). La victoire du Brexit est donc à nuancer. Les pro-Brexit se concentrent principalement en Angleterre et au Pays de Galles, tandis que le « Remain » est majoritairement représenté en Ecosse et en Irlande du Nord.

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Résultats du référendum du Brexit le 24 juin 2016 (Source: Wall Street Journal)

De tels résultats invitent à se demander pourquoi l’Irlande du Nord et l’Ecosse avaient ce positionnement en 2016.

L’Irlande du Nord, en quête de légitimité au sein du Royaume-Uni

L’Irlande a une histoire extrêmement riche et complexe. Le pays est rattaché à l’Angleterre, le Pays de Galles et à l’Ecosse par la signature de l’Acte d’Union en 1801. Cet acte rattache le Royaume d’Irlande à majorité catholique au Royaume-Uni, principalement protestant. Le sentiment antibritannique est important, débouchant en 1916 sur l’insurrection de Pâques, premier pas vers la guerre d’indépendance qui commencera en 1919. Deux ans plus tard, les autorités britanniques séparent l’île d’Irlande. On retrouve au nord la petite enclave d’Ulster (Irlande du Nord) avec une majorité de protestants, et au sud, la République indépendante d’Irlande, majoritairement catholiques. Deux parlements sont mis en place, à Dublin et à Belfast.

Les nationalistes catholiques n’acceptent pas cette séparation. Et en Irlande du Nord, les catholiques sont discriminés par la majorité protestante. 

A la fin des années 1960, la répression brutale d’une manifestation pacifique organisée par la NICRA (le mouvement pour les droits civiques d’Irlande du Nord), marque le début de trente années de guerre civile en Irlande du Nord entre les unionistes favorables au rattachement à la Grande-Bretagne et les républicains partisans d’une réunification des deux Irlande. L’épisode du « Bloody Sunday » en 1972 a ouvert la porte à l’IRA  (l’armée républicaine irlandaise), dont certains membres entretiennent des liens avec le parti républicain d’Irlande du Nord, de mener des actes terroristes dans le but d’infléchir la politique du gouvernement britannique envers les prisonniers politiques républicains. La Première ministre Margaret Thatcher, opposée à cette requête, est victime d’un attentat à Brighton en 1984. A la suite de cet attentat, les négociations reprennent et aboutissent à l’Accord de Hillsborough le 15 novembre 1985. En 1987, de nouveaux accords permettent le cessez-le-feu de l’IRA.

Mais c’est véritablement l’Accord du Vendredi saint du 10 avril 1998 qui met fin à cette longue et sanglante guerre civile. Cet accord prévoyait le désarmement de l’IRA, l’abolition de la revendication territoriale de la République d’Irlande sur l’Irlande du Nord, et la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de s’identifier et d’être accepté en tant qu’Irlandais, ou Britannique, ou les deux. Le traité a aussi permis à l’Irlande du Nord de s’auto-administrer en élisant un gouvernement dirigé par un Premier ministre, et une Assemblée composée à la fois de nationalistes et d’unionistes. Cette forme de gouvernance est unique dans l’espace du Royaume-Uni. 

La question du Brexit a fait l’objet de vives discussions que ce soit dans tout le Royaume-Uni. En Irlande du Nord, 55,9% des votants se sont montrés défavorables à la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Pour autant, la compréhension des tendances de votes est complexe. En effet, les motivations entre unionistes et nationalistes ne sont pas les mêmes.

Le vote actant officiellement le Brexit a contraint Theresa May, Première ministre de l’époque, à rétablir une frontière entre les deux Irlande sous motif que le Brexit rend la libre circulation entre les deux Irlande « intenable ». Cette décision s’avérait problématique car influençait la circulation des 30 000 personnes qui voyagent chaque jour d’un côté et de l’autre de l’île, ainsi que les échanges commerciaux, qui représentent 3,3 milliards d’euros par an entre les deux parties de l’île.

L’accord conjoint de commerce et de coopération de décembre 2020 a permis à l’Irlande du Nord d’avoir un statut spécifique pour éviter le rétablissement d’une frontière physique entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Le pays pourra toujours bénéficier de l’union douanière et du marché unique, et aura la possibilité de reconduire ou non les règles européennes d’ici 2025. Ces dispositions exonèrent alors les marchandises nord-irlandaises de contrôle ou de taxe.

Mais ce maintien exceptionnel de l’Irlande du Nord dans l’union douanière européenne met en péril l’unité du Royaume-Uni et inquiète les unionistes nord-irlandais. En effet, les marchandises transitant entre Irlande du Nord et l’Angleterre par exemple sont soumises à d’importants droits de douane. De ce fait, plusieurs entreprises britanniques ont interrompu leurs échanges commerciaux avec l’Irlande du Nord. S’estimant lésés par le Brexit, plusieurs nord-irlandais ont manifesté leur mécontentement et les tensions sont de plus en plus vives à Belfast. Les impacts politiques peuvent être importants car les loyalistes ont retiré leur soutien à l’Accord du Vendredi saint de 1998 en signe de protestation contre le protocole du Brexit appliqué depuis le 1er janvier 2021. Les groupes paramilitaires unionistes nord-irlandais sont fermement opposés à une séparation avec la couronne britannique et estiment que cet accord fait de l’Irlande du Nord, une perdante du Brexit. Par exemple, les contrôles entre l’Irlande du Nord et le reste de la Grande-Bretagne ont complexifié les approvisionnements des supermarchés nord-irlandais. Les loyalistes ont cherché à faire pression sur le gouvernement britannique, cela ayant découlé sur un prolongement jusqu’au 1er octobre (à la place du 1er avril) de la « période de grâce » entre Londres et Belfast. Cette décision unilatérale du gouvernement britannique a été condamnée par l’UE. Des clivages sur les dispositions de l’accord du 24 décembre 2020 vont encore davantage mettre à mal les relations existantes entre Royaume-Uni et l’Union européenne. 

L’Ecosse, un pays à la recherche d’indépendance 

L’Ecosse a connu plusieurs guerres d’indépendance qui remontent au Moyen-Age. Dans un premier temps, entre 1296 et 1328 avec l’invasion anglaise de l’Ecosse. Cette guerre s’est terminée en 1328 avec la signature du traité d’Edimbourg-Northampton. La deuxième guerre d’indépendance écossaise a débuté en 1332 avec l’invasion d’Edouard Baillot soutenu par les Anglais. Cette guerre s’est conclue en 1357 avec la signature du traité de Berwick. Ces guerres d’indépendance ont marqué l’histoire de l’Ecosse, faisant du pays une nation libre et indépendante. Le 1er mai 1707, l’Acte d’Union marque la réunion de l’Angleterre et de l’Ecosse au sein du Royaume-Uni de Grande-Bretagne.

Malgré la création de cette union britannique, les velléités indépendantistes n’ont jamais quitté le cœur de Ecossais, et en 1934, le parti Scottish National Party est créé (SNP). Tout s’enchaine très rapidement : en 1998, un Parlement régional semi-autonome voit le jour, en 2007, le SNP forme le premier gouvernement indépendantiste de l’histoire du pays obtenant en 2011, la majorité absolue des sièges au Parlement. En 2014, l’Ecosse demande la tenue d’un référendum pour s’exonérer de la tutelle britannique. En 2014, les intentions de vote étaient partagées. Le Royaume-Uni était également perdant si cette indépendance était actée sur le plan économique, et plus particulièrement perdrait le pétrole écossais. Le 19 septembre 2014, l’Ecosse rejette l’indépendance à 55,3% comme le montre la carte ci-dessous.

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(Source de la carte : The Guardian)

En 2016, quand le débat sur le Brexit faisait l’actualité quotidienne du Royaume-Uni, l’Ecosse s’est positionnée à contre-courant des Anglais et du Pays de Galles en votant en masse en faveur d’un maintien du Royaume-Uni dans l’UE (62%) comme le montre la carte ci-dessus.

Cette dissidence initiée par le Brexit a eu pour effet de faire resurgir le désir d’indépendance des Ecossais. Désormais, une vague d’indépendantistes écossais se battent pour quitter le Royaume-Uni. Ces derniers sont soutenus par la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon et cheffe du parti indépendantiste écossais (SNP). Les indépendantistes sont inquiets de la perte économique et des avantages acquis par le Royaume-Uni dans son alliance avec l’UE.

Les Ecossais sont de plus en plus favorables à une scission avec le Royaume-Uni comme l’a montré un sondage Ipsos Moridu 14 octobre 2020 qui annonçait que 58% des Ecossais sont pour l’indépendance. Les trois quarts des jeunes sont favorables à l’indépendance. La population écossaise est aujourd’hui majoritairement pour la tenue d’un nouveau référendum afin d’acter définitivement cette volonté nationale. Obtenir la majorité aux élections à venir en mai 2021 illustrera peut-être encore d’avantage cette velléité nationaliste écossaise de vouloir se détacher du reste du Royaume-Uni.

Un Royaume-Uni pouvant éclater suite au Brexit ? 

La promesse de Boris Johnson concernant un Brexit a été tenue. Pour autant, malgré un accord longuement négocié, seul l’avenir nous dira si ce projet de retrait de l’UE était viable ou non. Pour autant, les premiers résultats du Brexit sont peu convaincants et les conséquences à attendre aussi bien du côté européen que britannique sont à craindre, particulièrement sur le plan socio-économique. Les nations composantes du Royaume-Uni à l’instar de l’Ecosse et l’Irlande du Nord se retrouvent affaiblis par le Brexit. Les réfractaires au maintien d’une alliance du Royaume-Uni prennent davantage de place dans le débat, allant même jusqu’à réclamer une demande d’indépendance comme pour le cas de l’Ecosse. L’Irlande du Nord, elle, avec son statut à part, bénéficie encore des avantages de l’Union européenne, créant un point de crispation avec le reste du Royaume-Uni.

Pour autant, cette décision osée de quitter l’UE, soutenue à plusieurs reprises, ne pourrait-elle pas devenir un modèle de contestation pour les pays déçus des politiques menées par l’entité supranationale ?

Sources

 

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