L’édito du 8/4 – La « moraline » cause le départ de J-J Péroni, figure de RTL depuis 23 ans

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L’édito du Supplément Enragé du 8 avril 2021 revenant sur le départ de Jean-Jacques Péroni, se plaignant de censure, l’une des figures phares de RTL, après 23 ans de présence régulière sur les ondes.

par Live A. Jeje

Pour contrer les accusations de censure progressive de l’un de ses chroniqueurs, RTL décide…de le censurer définitivement ?

Comment une simple interview sur une chaîne du câble peut amener un personnage historique de RTL a quitter l’émission où il intervenait ? En quelques années, Jordan de luxe est devenu une référence en matière de journalisme « people », ce genre vitupéré par maints français pour son côté racoleur, le manque d’éthique de ses rédacteurs et paparazzi, la fiabilité douteuse de leurs scoops – qui ne sont pas sans répercussions, les célébrités s’estimant atteints dans le respect de leurs vies privées ou calomniées intentant régulièrement des procès aux Closer, Voici, Gala et autres France Dimanche pour les faire condamner, obtenant généralement gain de cause, sans que les magasines ne s’inquiètent outre-mesure des frais d’avocat et des dédommagements qu’ils se trouvent contraints de verser. Pourquoi ? Parce qu’une proportion plus grande encore de français, et parmi eux, une bonne partie de ceux qui les clouent au pilori, ne ratent jamais une occasion de les feuilleter, dans toute l’hypocrisie voyeuriste de l’être humain, qui n’a de cesse d’assurer ne pas vouloir se mêler de la vie des autres, et entend à ce que personne ne s’épanche sur la sienne, mais ralentit, une lueur dans l’œil, à la vue d’un accident de la circulation ou assistent, dans une petite foule qui finit par s’assembler, aux actes de réanimation des secours lorsqu’au hasard d’une venelle, ils tombent sur un des leurs, pris d’un quelconque malaise. Et en ces temps difficiles où télétravail, confinement, partiel, entier, et couvre-feu limitent les possibilités d’interagir pour une routine aux perspectives plus limitées qu’elle ne l’est déjà ordinairement, les quidams ressentent ce besoin de suivre, jour après jour, comme un feuilleton, le quotidien des célébrités, pour mieux les fantasmer, surtout quand ils sont décrits comme des êtres fantasques. Non-Stop People a compris avoir une carte à jouer sur ce terrain depuis la mise au premier plan de la pandémie de la COVID-19 et une de leurs émissions, « L’Instant de Luxe », animé par ledit journaliste, a émergé ces derniers mois en termes d’audience, si bien qu’acteurs, chanteurs, écrivains, sportifs, figures télévisuelles, politiques, jet-setteurs en tout genre se succèdent chaque jour sur le plateau de l’émission et se prêtent volontiers, qu’ils répondent présents par simple courtoisie ou dans le cadre de la promotion de leurs dernières œuvres ou parce qu’ils font l’actualité, au concept simple et efficace de l’émission, une interview biographique d’une demi-heure, articulée autour de 6 « cases » reflétant leurs parcours, avec le jeune présentateur.

L'Instant de Luxe RTL censure péroni
L’Instant de Luxe propose chaque jour un tête à tête avec une célébrité (Source: Canal Plus, [en ligne]

Jean-Jacques Péroni, un humoriste graveleux mais sous côté, véritable érudit

Celui-ci, qui n’est plus un perdreau de l’année, parvient sans flagornerie, n’hésitant pas à relancer son hôte quand il tente d’éluder un sujet, mais, pour ce qui transparaît néanmoins de l’autre côté de l’écran, avec bienveillance, et un réel plaisir à mener ces interviews, sans volonté acharnée de créer le buzz, tout en n’hésitant guère à enquiller, s’il sent, avec malice, au détour d’une réponse de l’invité, la possibilité que le buzz en découle. Il sait mettre à l’aise ceux qu’il reçoit de telle façon qu’ils finissent souvent par se livrer en toute franchise à cet exercice de confidences, sur l’un des rares espaces télévisuels de liberté que représente l’émission dans un monde journalistique devenu si policé, dans tous les sens du terme, tant le moindre mot peut aujourd’hui s’attirer les foudres du public comme des supérieurs hiérarchiques de celui qui le prononce.

Cela semble avoir été le cas la semaine dernière pour une figure de RTL, et pilier de l’émission historique, et toujours phare de la station (étant l’émission la plus écoutée de France depuis de nombreuses années), « Les Grosses Têtes« , qui régale des millions d’auditeurs chaque après-midi depuis le 1er avril 1977, et autant en podcast, lorsque le « sociétaire », pour reprendre le terme adopté depuis plusieurs décennies pour désigner ceux qui entourent le chef d’orchestre, Jean-Jacques Péroni, a exprimé son ras-le-bol face à ce qu’il a nommé la « moraline » qui entraverait la liberté d’expression dans le studio, et donc celle de pouvoir continuer de rire de tout, leitmotiv du programme.   

jean-jacques péroni censure RTL
Jean-Jacques Péroni, sociétaire des Grosses Têtes sous Bouvard puis Ruquier, depuis 23 ans

Il faut dire que celui qu’on nommait encore le pensionnaire de la « rue Bayard » il y a quelques années, (avant l’installation définitive de la station luxembourgeoise à Levallois-Perret) n’a jamais eu l’habitude de mâcher ses mots. Jean-Jacques Péroni est l’une de ses « gueules » telles qu’on les croisait dans les films d’Audiard, assumant, voire caricaturant, de sa voix rocailleuse, ses rires gras à son physique « gaulois », son personnage de « beauf », « poivrot », mal embouché, grivois et amateur de bonne chère. Spécialiste de l’humour noir, il s’était lancé dans les cabarets et café-théâtre à la mode de la fin des 70’s / début 80’s, signait des articles cinglants pour Hara-Kiri, avant d’être repéré par Philippe Bouvard, qui présentait à l’époque son « Petit théâtre ». S’étant vite retiré de la scène pour se consacrer à l’écriture de sketchs, que ce soit pour le duo Font & Val, puis, à partir du milieu des années 1990, de Laurent Gerra, sur Europe 1 et sur scène, Bouvard avait refait appel à lui en mars 1998, afin de participer aux Grosses Têtes. Depuis lors, il était devenu l’une des « Grosses Têtes » les plus fréquemment présentes, même après l’arrivée de Laurent Ruquier pour remplacer un Bouvard vieillissant en 2014. Si d’autres chroniqueurs avaient rejoint ce rendez-vous des plus emblématiques du PAF bien avant lui, et sont revenus de façon récurrente ces dernières années sous l’impulsion de Ruquier (à l’image des acteurs-réalisateurs Gérard Jugnot, pilier des années 80, de retour en 2015, ou Isabelle Mergault), il était celui qui intervenait dans le programme depuis le plus longtemps sans interruption.

remettez-nous ça péroni censure RTL
Remettez-nous ça (2008), préfacé par l’académicien Jean Dutourd

Cette caricature, pour laquelle il n’a jamais hésité à mouillé le maillot, cache toutefois une autre facette de sa personnalité, celle d’un érudit, pétri de culture littéraire et historique. A l’époque où TF1, alors partenaire de l’émission, organisait chaque année, comme elle le fait toujours pour les personnalités de petit écran, le « Grand Concours des Grosses Têtes », il remporta 4 fois le trophée sur 5 éditions (2004, 2005, 2006 et 2008). Auteur de plusieurs ouvrages, l’académicien Jean Dutourd, auteur incontournable d’ « Au bon beurre », et chroniqueur de Bouvard, malgré la désapprobation de l’Académie Française, des premiers numéros de l’émission jusqu’à en 2008, avait même consenti à préfacer « Remettez-nous ça », en 2008. Une contribution de ce type par n’importe quel « Immortel » (terme désignant les académiciens français) signifie, en elle-même, un gage de crédibilité à ne pas négliger.

Il avait lui-même annoncé une candidature humoristique, gag, à un fauteuil de l’Académie Française il y a quelques années.

 

 

L’autre Jean-Jacques Péroni: l’homme à la culture sans fin (Source: Youtube)

Le « cri du cœur » d’un sociétaire aux prises avec l’époque actuelle

Jordan de Luxe, face à Péroni, a abordé la période de transition qui s’est opérée il y a bientôt 7 ans, lorsque Laurent Ruquier a succédé à Philippe Bouvard, après avoir été durant son 15 ans son adversaire frontal, du lundi au vendredi, à la même heure sur Europe 1 dans « On va s’gêner ». Une transition où il avait fait le choix de garder, parmi les quelques sociétaires de Bouvard, Péroni, ce qui avait étonné ses fans comme le public fidèle qui suit la fameuse « Bande à Ruquier » de formats en formats depuis 30 ans,  pensant que son humour incisif et graveleux ne collerait pas avec la patte que Ruquier apporterait au programme, ou encore qu’il ne s’encombrerait pas d’un chroniqueur qui s’était ouvertement opposé, en figurant à la 5e place des signataires d’une tribune de personnalités contre le projet de loi Taubira ouvrant le droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels (preuve que Ruquier n’est pas sectaire, ce qu’il avait déjà prouvé en donnant la parole chaque samedi soir pendant 5 années à Eric Zemmour dans « On n’est pas couché »).

L’ours mal léché, bien que pas sauvage pour un sou, qu’est Péroni s’est alors renfrogné, et a livré un témoignage percutant, rempli de tristesse et de colère, tout en essayant de ne rien laisser paraître de son amertume quant à son impression de ne plus avoir réellement sa place dans l’émission, évoquant la mort de ses camarades avec qui il était le plus proche (Carlos, Jean Yanne, Sim, Jean-Claude Brialy…), l’arrivée de nouveaux visages avec qui il serait en décalage, et dénonçant une censure progressive qui émanerait de la direction de RTL, poussant Laurent Ruquier à couper au montage certaines de ses interventions de peur de créer des polémiques propres à l’époque actuelle, dans laquelle il ne se reconnaît pas, estimant que l’on ne peut plus rire de tout. Devant la réaction surprise de Jordan de Luxe, Péroni a estimé, en reprenant l’adage d’André Gide « on ne fait de bonne littérature avec des bons sentiments », et que « l’époque » actuelle était trop cloisonnée par la bienpensance.

Le « cri du coeur » triste et colérique de Jean-Jacques Péroni quant à la censure qu’il estime subir (Source: Non Stop People du 1er Avril 2021)

Comme il est possible de l’entendre dans la vidéo ci-dessus, Jean-Jacques Péroni n’a pas hésité à dire qu’il commençait à s’emmerder dans le studio des « Grosses Têtes ». 

[…] j’ai plus personne avec qui boire un verre après l’émission. […] C’est les gens qui ne m’intéressent pas. […] Oui, non, puis…je m’en fous. […] Mais comme on est sous la botte à la Kommandantur bienpensante, je m’emmerde. […] C’est les gens, l’époque, leur façon de penser. Moi je dis qu’on peut pas faire rire avec des bonnes pensées. Comme le disait André Gide, « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Cela revient au même.

Jordan de Luxe, surpris, a demandé à l’humoriste ce qu’en disaient ses camarades de jeu.

J’en parle pas. J’arrive, je me mets les pieds sous la table, « bonjour », je fais le con, et je me tire tout de suite après. […] On est censuré par la bienpensance et la moraline […] Y a de l’autocensure. Moi, je raconte une blague et quand Ruquier dit « bah celle-là, on va la couper », bon bah comme je dis, on est pas à France Inter ici, merde !

Alors que le présentateur, totalement déconfenancé par la réponse de son invité, lui fait remarquer qu’il a pourtant assez de « verve » afin de protester, Péroni révèle, dans ce cette fois visiblement incapable de contenir une certaine émotion dans sa voix et les expressions de son visage, dans ce qui est sans doute le moment le plus fort de cette séquence, un prétendu manque de soutien de ses collègues, provoquant un silence de plomb dans le studio, et un Jordan de Luxe soufflé, sans voix.

  • Jean-Jacques Péroni:  Et les autres qui disent : « ah oui, faut le couper ».

Long silence.

  • Jordan de Luxe: Oui. Les co…ah oui.
  • Jean-Jacques Péroni: Eh oui ! Ceux qui prétendent faire « rire »…

Un nouveau long silence s’en est suivi, Jordan de Luxe, soufflé, ne sachant que répondre, seulement rompu par un rire jaune de l’humoriste. Le présentateur a fini par se reprendre, peiné, et lui demandant comment il réagit face à ce qu’il qualifie de « cri du cœur » de son invité. Et Péroni de conclure en adressant un bras et un doigt d’honneur à ceux qui tenteraient de le museler.

L’étrange réaction de RTL face aux dires de Péroni

Car museler semble être le terme correspondant le mieux, selon l’intéressé lui-même, à sa situation. Moins de vingt-quatre heures après son interview, il a annoncé son éviction de RTL, tout en assurant qu’il ne croit pas un instant que Laurent Ruquier, pour qui il a « beaucoup de respect » y soit pour quelque chose. Il assure ne pas regretter ses propos, se foutre d’être mis à la porte, trouver que la station a perdu de sa liberté d’expression depuis son rachat par le groupe M6 et se retirer sur une phrase qui semble en dire long sur ce qu’il a sur le cœur :  « …moi, la muselière, je l’arrache ».

Bien que Laurent Ruquier ait pris la parole quelques jours plus tard en affirmant qu’il n’avait jamais été question pour la station de censurer l’humoriste, et exprimant lui aussi sa tristesse à l’idée de voir partir son collaborateur de plein gré, RTL, contactée par plusieurs rédactions, s’est refusée à tout commentaire sur le fond, arguant seulement que Jean-Jacques Péroni n’a pas été viré au sens propre du terme, puisque les sociétaires des Grosses Têtes ne sont pas sous contrat avec la radio, mais rémunérés au cachet. Une réaction pour le moins contrite de la part de l’ex-première radio de France durant de nombreuses années, en nombre d’auditeurs comme en parts de marché, et qui souhaiterait reprendre le lead à France Inter, qui laisse à penser que la version de Péroni est la bonne (si elle n’avait rien à se reprocher, pourquoi ne pas le dire haut et fort ?) en décidant, d’une manière ridicule mais profondément révélatrice de la bêtise de l’époque que nous traversons, de répondre à des accusations de censure partielle par…une censure définitive !

Il n’y aurait alors rien à dire de plus que la radio a adapté sa ligne éditoriale à l’hérésie de la société, où les dernières grandes séquences historiques et sociétales qui l’ont ébranlé (pour ne citer que deux exemples, le retour d’un terrorisme qui a activement contribué à stigmatiser les français de confession musulmane, si bien que le moindre sous-entendu, humoristique ou non, peut être pris pour une forme de discrimination, mais encore le ressac des vagues que furent #MeToo, #BalanceTonPorc ou plus récemment #MeTooInceste, parfaitement compréhensibles et bénéfiques pour sensibiliser à la cause des victimes) mais aussi provoqué, tel qu’il était aisé de le prévoir, des excès de pudeur mettant à mal la liberté d’expression, particulièrement pour ce qui attrait à l’humour, faisant ressurgir le vieux débat du « peut-on rire de tout ? ». Une hypothèse que Laurent Ruquier valide lui-même : certes, son émission demeure un véritable espace de liberté, mais il a néanmoins admis dans sa prise de parole suite au départ du pensionnaire de son émission, que le climat actuel n’autorise plus à tenir des propos qui pourraient, « au 1er comme au 12e degré » choquer ou blesser, ce qui entérine l’aigreur des déclarations de Péroni, d’autant plus que le programme s’est déjà vu reproché, ces dernières années, de badiner avec le sexisme ou le racisme.

Des exemples qui ne sont pas sans rappeler les sévères critiques émises contre Touche pas à mon poste, son animateur vedette et son équipe de chroniqueurs, sous le joug d’un acharnement méthodique, constant, depuis que l’émission est progressivement devenue l’un des talk-shows les plus regardés de France, acharnement auxquels participent ou ont participé de nombreuses personnalités médiatiques qui louaient le programme lorsque celui-ci n’avait pas encore atteint une telle popularité.

Là où Hanouna parvient à bénéficier de soutiens parmi ses confrères et d’une immense communauté de fans, très hétéroclite, et mobilisée sur les réseaux sociaux pour prendre sa défense, Jean-Jacques Péroni, bien moins connu, et par « délit de sale gueule », ne sera guère secouru avec le même aplomb. Parce qu’il correspond trop à ces hommes blancs de plus de 50 ans, non pas les intellectuels de type Finkielkraut, mais ces « anars », bons vivants, trop souvent méprisés pour leurs attirances pour les troquets, traités de « has-been », qui refuseront toujours de se soumettre à la doxa consensualiste sous prétexte de ne chiffonner ceux qui ne parviennent à distinguer l’humour pur, dans ce qu’il a de plus noble, à savoir s’en prendre aux hommes tels qu’ils sont, sans leur vouloir le moindre mal, de l’humour ayant l’intention de blesser, stigmatiser. La caricature visant à dénoncer la bêtise à l’incarnation de cette bêtise. Ce que confirmait Jean Dutourd, dans la préface de « Remettez-nous ça », ayant cerné mieux que n’importe qui d’autre l’humoriste : 

Jean-Jacques Peroni est un homme à qui tout fait mal, autrement dit un moraliste. Une oreille exercée entendra, en le lisant, une vague et légère mélodie avec des accents qui rappellent La Rochefoucauld, voire Chamfort. Un Chamfort de maintenant : brutal, sarcastique, grattant sans répit son ulcère, appelant un chat un chat si ce n’est d’un mot plus vif. On voit bien, en lisant Peroni, que ses grosses colères et ses ricanements sont des gémissements de douleur. Il n’y a pas meilleurs garçons que ces moralistes pessimistes. Le plus étonnant est qu’on les voit (ou qu’on les entend) d’emblée lorsqu’on les rencontre. Ils s’en prennent au monde tel que les hommes ou la vie l’ont fabriqué.

 

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